Agnès Stocchetti : parcours d’une musicienne devenue cheffe d’orchestre

Ajouté le 02 juil. 2019, par Florence Batisse-Pichet
Agnès Stocchetti : parcours d’une musicienne devenue cheffe d’orchestre

Agnès Stocchetti : directrice artistique, soprano, chef de chœur et chef d’orchestre.
Agnès Stocchetti : directrice artistique, soprano, chef de chœur et chef d’orchestre.
Agnès Stocchetti : directrice artistique, soprano, chef de chœur et chef d’orchestre. ©Agnès Stocchetti

Pour cette flûtiste, violoncelliste, chanteuse lyrique et titulaire du diplôme de professeur, de la licence d’enseignement et de la licence de concert de l’École Normale de Musique de Paris, jamais il ne lui serait venu à l’esprit devenir chef d’orchestre. Le hasard s’en est chargé. Âgée de 54 ans, Agnès Stocchetti se définit comme directrice artistique, soprano, chef de chœur et chef d’orchestre. C’est au sein de son école Chant Libre, qu’elle exerce ses passions en toute liberté.

Comment devient-on chef d’orchestre ?

Il faut d’abord être instrumentiste. Ensuite, de façon conventionnelle, on fait des études de direction d’orchestre dans les conservatoires. Mais au-delà des techniques, le chef d’orchestre doit mener une réflexion personnelle afin de rassembler ses musiciens et défendre ses objectifs artistiques. On ne devient pas chef d’orchestre à 20 ans, c’est un chemin musical qui se construit et s’impose généralement à partir de 40 ans.

Peut-on parler de vocation ?

Cela va au-delà du simple désir. Emmanuel Krivine qui dirige l’orchestre national symphonique de Lyon, était violoniste. C’est suite à un grave accident de voiture qu’il se consacre complètement à la direction d’orchestre en 1981. Certains, comme lui, sont devenus chefs d’orchestre, notamment des pianistes suite à des problèmes physiques, ou parfois c’est le résultat de rencontres. Dans mon cas, c’est une opportunité car je n’y avais jamais songé !

Quelles sont les qualités nécessaires ?

Le talent sans le travail ne sert à rien : il faut beaucoup travailler, avoir une très bonne connaissance de la musique et des tempi, savoir ce qu’on va raconter, comment on va diriger et inviter les musiciens à faire en sorte que ce soit une fête ! Si le public est debout à la fin, alors on a gagné. Ce ne doit pas seulement être une bonne direction. Si la culture veut être accessible à tous, elle doit être vivante !

Quel est votre parcours ?

Au départ, j’étais violoncelliste et flûtiste : je jouais dans des orchestres, notamment beaucoup en Allemagne. À 21 ans, on m’a proposé de diriger un chœur. En tant que femme, je n’avais jamais imaginé devenir chef d’orchestre. Je préparais mes chœurs et les confiais à un chef d’orchestre que le conservatoire invitait. Un jour, celui qui devait venir diriger est tombé malade. Si les musiciens ne m’avaient pas suggéré de prendre la baguette, spontanément, j’aurais cherché un remplaçant sans penser que je pouvais le faire. J’ai alors dirigé Le Messie de Haendel et Le Gloria de Vivaldi : j’avais 40 ans. J’ai réalisé combien je me sentais bien dans ce rôle. Aujourd’hui, comme soprano, je continue à chanter mais avec parcimonie : j’ai gardé cette double fonction.

Combien y-a-t-il de femmes cheffes d’orchestre ?

En France, nous sommes actuellement 21 femmes cheffes d’orchestre sur 586 chefs, soit 4%. Les mentalités ont évolué mais il est vrai que c'est un des seuls métiers artistiques où les femmes sont si peu représentées. Dans mon cas, je n’ai jamais ressenti de discrimination de la part de mes musiciens. J’ai la chance de diriger les mêmes musiciens depuis plusieurs années. C’est une entente sur le plan musical et artistique qu’ils cernent en toute intelligence. Avec une femme, les relations sont peut-être plus sensibles.

Qu’est-ce qui vous plaît dans la direction d’orchestre ?

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Avoir dans les bras et les mains tous les instruments en même temps, offre une sensation incroyable : j’ai un grand plaisir à le faire. Se retrouver face à un groupe de 80 à 100 musiciens, choristes compris, sous sa baguette, est une belle aventure humaine. Il est regrettable que parfois, des chefs d’orchestre cherchent à prendre le pouvoir sur leurs musiciens et créent ainsi une direction plus dure, moins libérée…

Comment recrutez-vous vos musiciens ?

En tant que chef de chœur (non cadre) ou chef d’orchestre (cadre), je cumule plusieurs statuts d’intermittent donc je défends ce régime. Ainsi même si certains donnent des cours, tous mes musiciens sont intermittents. Ils vivent de leur art : aucun n’appartient au régime général. C’est mon éthique depuis le début pour les recruter. Ainsi j’ai la chance d’avoir un orchestre avec les mêmes musiciens pour chaque concert annuel depuis 10 ans. L’osmose se fait en quelques répétitions seulement. Le public ressent cette ferveur.

Comment dirigez-vous ?

Je n’impose jamais ma façon de faire. J’aime naturellement le débat et je privilégie les discussions : je n‘ai jamais été confrontée à des réflexions désagréables. Il y a beaucoup de respect entre les musiciens. De la même manière, je gère très bien les éventuelles tensions avant un concert. J’arrive avec un enthousiasme et une sérénité que me font remarquer mes musiciens car je souris tout en dirigeant. Alors que certains chefs arrivent tendus et crispés, ce que les musiciens ressentent, les miens ont beaucoup de plaisir à jouer : pour moi un concert est un moment de fête.

Combien de répétitions ?

La répétition est un moment clé. Il faut savoir que les orchestres étrangers répètent plus que les français car nous sommes les meilleurs déchiffreurs au monde. Toutefois une musique a besoin de mûrir : il y a une maturation du travail d'ensemble. Cette relation est majeure. En outre, les musiciens qui ne répètent pas ne se sentent pas considérés. Pour mes concerts qui sont des initiatives privées, on est toujours sur le fil du rasoir à cause des budgets limités. Je prévois deux à trois répétitions avant chaque concert et une générale. Quand je monte Le Messie de Haendel, un Te deum ou des chœurs d’opéra, ce sont des programmes diversifiés pour attirer un public large. Parfois je fais aussi de la création avec un compositeur. Cela demande beaucoup de travail et trois répétitions, c’est vraiment le minimum.

Partitions sur tablette : pour ou contre ?

J’ai beaucoup de mal avec la tablette : on n’est pas devant un écran comme on est devant une partition papier. Emmanuelle Haïm au Théâtre des Champs-Élysées accepte que ses musiciens tournent les pages sur tablette. C’est faisable peut-être avec les musiciens mais pour les chœurs, ils sont moins attentifs. Je préfère le papier que l’on peut annoter. J’aurais trop peur qu’il y ait un bug.

Votre pire souvenir ?

C’est un souvenir lié au contexte tragique qui a suivi les attentats du Bataclan en décembre 2015. Chaque année, je donne à Paris une série de concerts au moment de Noël. Face à l’état de choc dans lequel étaient plongés les Parisiens, la plupart des organisateurs avaient annulé leurs concerts. Comme un acte de résistance, j’ai voulu maintenir mes engagements, d’autant que ces concerts étaient prévus dans deux grandes églises parisiennes. Quand je suis arrivée pour diriger le Te Deum de Charpentier, les deux tiers de l’église étaient vides. Ce sentiment de tristesse a provoqué un blanc. Le violon solo qui s’en est aperçu a démarré et l’orchestre est parti seul. Troublée, j’avais raté mon départ et je n’ai pas levé la baguette : cela ne m’était jamais arrivé.

Votre plus beau souvenir ?

La Grande Messe en UT mineur de Mozart écrite pour deux chœurs et que j’ai dirigée il y a 7 ans. On a l’impression que c’est du Bach écrit par Mozart. Il l’a composée à la fin de sa vie, suite à une promesse faite à son père, d’écrire une œuvre sacrée s’il parvenait à épouser Constanze Weber alors très malade. Il aurait dit cela : « si elle guérit, je l'épouse et j'écris une grande messe. » Il n’a hélas pu l’achever. Pour moi, ce fut un an de travail mais un vrai bonheur qui reste un moment incroyable, tellement cette messe est belle. J’espère la remonter un jour.

Dans votre hit parade : le top 3 des chefs d’orchestres ?

Parmi mes préférés, il y a Arturo Toscanini, Riccardo Muti mais aussi le coréen Chung Myung-whun que j’apprécie pour sa technicité éblouissante. Mais cela dépend aussi des œuvres. Ce sont des choix artistiques. Par exemple, je trouve Chung Myung-whun très bien dans le répertoire du XIXe mais je l’apprécie moins pour la musique baroque.

Quelle est votre ambition ou défi aujourd’hui ?

J’aimerais avoir les moyens de diriger des orchestres plus grands. La grande complexité est de réunir beaucoup de musiciens et d’avoir les moyens de pouvoir répéter. Dès qu’on veut monter une symphonie de Beethoven, il faut plus de cordes et donc avoir une quarantaine de musiciens. Dès qu’on a un budget lourd, il y a une prise de risque car même si la Spedidam apporte une aide financière allant jusqu’à 50% du plateau artistique, il reste 50% à trouver pour les salles, la location et la publicité. Se pose également le problème de la création musicale qui coûte cher aux initiatives privées comme la nôtre. La Sacem prend un pourcentage sur le budget le plus important qui est souvent celui des dépenses. Cela ne rend plus possible la mise en place d'un répertoire risqué comme l'exécution d'une œuvre contemporaine. En effet, celui-ci est moins connu et donc attire moins le public. Et les taxes qui nous sont demandées peuvent nous mettre dans une difficulté supplémentaire. Je ne parle là que des taxes et non de la rémunération prévue au compositeur qui est tout à fait normale, et que la Sacem aide bien souvent.

Quel est le budget moyen pour vos concerts ?

Pour trois concerts et une vingtaine de musiciens, j’ai besoin d’un budget moyen de 45 000 euros minimum. Le métier a évolué, il y a 15 ans, on réunissait sans difficulté 1 500 personnes dans une salle et on refusait du monde à l'église Saint-Sulpice par exemple ; aujourd’hui, avec les nouvelles technologies, les gens se déplacent plus difficilement pour des concerts ou des opéras. Même sur un Te Deum de Anton Bruckner, c’était plein à craquer. Aujourd'hui, quand j’ai un public de 300 personnes, je m’estime contente !

Un constat alarmiste ?

Il suffit de regarder la programmation des opéras : ils prennent moins de risques car il y a des problèmes de remplissage. Le public se déplace moins pour écouter de la musique classique. C’est un drame pour notre culture : il faudrait mettre des chorales dans les écoles et surtout les faire participer au spectacle ! Autrefois, on prenait les amateurs d’une ville pour monter un spectacle et on avait de grands chœurs.

La musique classique est-elle en péril ?

Transmettre le goût de la musique classique relève d’une éducation artistique : c’est une décision politique. Alors que les Anglais ou les Allemands savent chanter, en France, il reste seulement 5 000 chorales amateurs ! Personne n’apprend plus à chanter. À part la maîtrise de Radio France, et quelques chœurs nationaux, il n’y a plus d’initiatives privées.

Quid des Conservatoires ?

Même dans les conservatoires, il y a des dysfonctionnements. Est-ce normal de renvoyer des élèves qui ont 7 à 8 ans de musique, pace qu’ils n’ont pas eu 13 de moyenne en solfège ? Que deviennent-ils ensuite ? Par bouche à oreille, j’accueille dans mon école des élèves qui font de la comédie musicale et n’ont aucune culture classique. Ils sont arrivés par hasard dans mon cours de chant : ainsi, ce jeune de 19 ans qui, en écoutant le 2e mouvement du Gloria de Vivaldi, a les larmes aux yeux, envahi par une émotion qu’il n’a jamais eue… Même si on peut défendre la musique moderne, elle n’offre pas la même dimension spirituelle.

Combien de formations privées comme la vôtre existe-t-il en France ?

Il n’y a quasi plus d’orchestres privés subventionnés. J’ai été surprise d’apprendre que Claire Gibault ou Laurence Equilbey montent leurs formations au moment de leur projet car il n’y a plus d’orchestres permanents (hormis l’Orchestre de Radio France, et les orchestres nationaux bien sûr) : engagées pour diriger, elles recrutent leurs musiciens dans les orchestres nationaux pour faire une série de concerts. Elles n'ont donc pas les mêmes musiciens à chaque projet. Cela devient compliqué de conduire des initiatives privées et de poursuivre le spectacle vivant.

Votre activité principale quand vous ne dirigez pas ?

J’ai séparé la production de la formation. À travers mon école de chant lyrique et de théâtre Chant libre, je dispense une formation complète aux élèves pour monter des opéras. Mes élèves de chant qui sont devenus professionnels ont rejoint Il Sistro d'Apollo l’ensemble que je dirige, un orchestre de 25 musiciens et un chœur de 30 personnes. On vient de monter La Vie parisienne d’Offenbach au Théâtre Clavel.

Votre actualité ?

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On prépare les concerts de Noël. Au programme : Le Messie et des œuvres festives de circonstance.

Pour en savoir plus : www.chantlibreassociation.com


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