Comment enquêter en période de confinement : le témoignage d’Emmanuel Grasland, journaliste aux Échos

Ajouté le 12 mai 2020, par Florence Batisse-Pichet
Comment enquêter en période de confinement : le témoignage d’Emmanuel Grasland, journaliste aux Échos

Emmanuel Grasland journaliste aux Échos.
Emmanuel Grasland journaliste aux Échos.
Emmanuel Grasland journaliste aux Échos. ©Les Echos

Après un congé sabbatique de neuf mois, Emmanuel Grasland a repris ses fonctions le 1er avril, au sein du quotidien économique. L’occasion de revenir sur les fondamentaux de son métier, en pleine crise du Covid-19.

Pour Emmanuel Grasland, cette rentrée gardera un sentiment d’étrangeté. C’est, en effet, sans avoir pu se rendre à sa rédaction qu’il a commencé son nouveau poste, au service des enquêtes, après plusieurs années passées au service Industrie. Lui-même n’en revient pas. « S’il y a 3 ans, on nous avait expliqué qu’on réaliserait un journal entièrement délocalisé, c’était inimaginable. Pourtant on l’a fait ! Il n’y a plus personne sur place. ». Pour l’ensemble des journalistes des Échos, les permanences du soir et du week-end sont maintenues. Le rythme des conférences de rédaction reste aussi inchangé : trois par jour, à 9h, 15h15 et 17h45 pour le choix de la Une. Mais elles se font via Microsoft Teams. Le recours aux visio-conférences a aussi permis de maintenir un peu de convivialité à travers les apéros hebdos du vendredi, lancés à l’initiative des chefs de service. Des mails réguliers de la direction de la rédaction et une newsletter lancée deux jours après le confinement relayent enfin les actualités de la rédaction et du groupe. 

Affranchi du rendu quotidien des papiers, Emmanuel Grasland organise son temps à sa guise, menant plusieurs enquêtes en parallèle. Il doit seulement respecter les délais fixés sur les sujets qu’il doit traiter : « Je n’ai pas de problématique de conférence de rédaction ; de management ou de gestion des sujets. Ma seule limite, c’est celle du terrain. ». En outre, investiguer en plein Covid-19 ne conduit pas à des sujets légers. Pour sa première enquête, il s’est penché sur l’activité des pompes funèbres : cette petite phrase extraite de l’article titré « Aux pompes funèbres, des journées d'angoisse et des nuits sans sommeil », publié le 16 avril résume la détresse des familles et employés de la filière : « Les gens ont envie de se toucher, de s'étreindre, mais ils ne le peuvent pas. ». Depuis le début de la pandémie, les services des pompes funèbres sont confrontés à la gestion de la mort, dans des conditions sanitaires drastiques qui rendent la perte de l’être cher encore plus douloureuse. « La mort est un sujet sensible que je n’avais jamais abordé. S’il n’est en rien exclusif - d’autres rédactions l’ont abordé -, la difficulté de son traitement reposait sur l’équilibre délicat à trouver : d’une part la dimension humaine et psy entre les familles et les employés, et l’aspect économique. ». 

À travers un focus sur l’Ile-de-France et le Grand Est, les deux régions où la crise sanitaire a été la plus virulente, il a tenté de comprendre les tensions entre les familles et les professionnels du secteur. Vu qu’il est impossible de se déplacer dans le Grand Est, c’est donc uniquement au cours d’échanges téléphoniques qu’il a recueilli les impressions et croisé les témoignages : « Alors qu’il faut essayer au maximum d’aller sur le terrain, surtout sur un sujet comme celui-ci, j’ai dû me contenter de travailler par téléphone pour contacter les employés des filières - pompes funèbres, cimetières, marbriers, etc. Impossible de rencontrer des familles qui avaient perdu un proche et se trouvaient confrontées aux nouvelles règles imposées. ». En revanche, en Ile-de-France, il a pu approcher quelques employés et familles en allant dans les agences ou aux portes des cimetières. « Pour un quotidien, on est habitué à travailler vite et par téléphone ; quand il s’agit d’une enquête, d’un point de vue professionnel, c’est frustrant. Car notre rôle est de vérifier des faits ou des tendances. Comme quand on veut prendre une photo pour avoir la bonne focale, c’est en discutant avec les personnes qu’on peut ajuster et recouper les points de vue que l’on va mettre en avant. Une information peut être marginale ou pas. Il m’a fallu en gros dix jours pour recueillir une vingtaine de témoignages. En les recoupant, j’ai pu comprendre la situation et refléter l’état d’esprit. Au fil de l’enquête, chacun de ces paramètres évolue en temps réel : c’est un révélateur. À titre d’exemple, j’ai pu appréhender l’épuisement nerveux des employés de la filière comme un aspect récurrent, en multipliant les conversations. » 

Interrogé sur les prochains sujets en cours, Emmanuel Grasland a commenté : « Tous les sujets tournent sur le Covid-19 et l’impact économique. Pour le moment, du fait des mesures de chômages partiel, on ne mesure pas encore les conséquences exactes, ni les grandes vagues de licenciements. On enquête actuellement sur toute une série de filières. Notre approche est toujours la même : contacter à la fois les salariés, les chefs d’entreprises, les élus locaux, les représentants syndicaux, le gouvernement ou Bruxelles afin de sonder l’état d’esprit et identifier les interrogations. Même si personne ne sait ce qui va se passer dans six mois, il importe d’établir la radioscopie d’une filière à l’instant T, en faisant remonter les difficultés de la profession et les défis qu’elle doit affronter à l’avenir. C’est par exemple ce que nous venons de faire dans une enquête de deux pages qui vient de paraître sur « le crash de la filière aéronautique ». Un secteur qui fait figure de pépite pour l’économie française. ».

Mais alors, comment enquêter quand on peut difficilement se déplacer ? Pour le journaliste qui, le premier, souligne cette frustration : « La crédibilité de notre métier repose sur un vécu journalistique. C’est donc à chacun de gérer les précautions qu’il prend pour soi et les autres. Dans la mesure du possible, vu que nous sommes restreints à rayonner sur une zone géographique limitée, on s’oriente sur des déplacements principalement en voiture avec des allers-retours dans la journée. ». Pour s’approcher de la réalité et obtenir un maximum de points de vue, le travail en équipe est essentiel. Emmanuel Grasland rappelle notamment le réseau des correspondants qui couvre régionalement la France et sur lequel il s’appuie, ainsi que ceux basés à l’étranger : « Par exemple, pour aborder une décision européenne, si on l’on veut exprimer le ressenti de tel ou tel pays et surtout éviter les distorsions, il est indispensable de s’appuyer sur des correspondants de Bruxelles, Berlin, Londres…. Le risque est de passer à côté d’une tendance. En outre, quand il s’agit d’enquêter sur des multinationales, on fait des articles à deux ou trois auteurs pour mixer des ressentis. Cette tendance est celle de nombreuses publications étrangères, comme le Financial Time ou encore le Wall Street journal, où nombre de papiers sont à multiples signatures. La capacité à faire une synthèse et à multiplier les points de vue est ce qui permet d’ajuster la focal. Au-delà des techniques, on reste des artisans ! Il n’y a pas un protocole à respecter : la rédaction d’un papier, ça reste de l’humain. ».

Dans les périodes de peurs, les rumeurs ont toujours trouvé un terreau propice. Ainsi des fakes news qui profitent de la viralité des réseaux sociaux et sont aux antipodes du métier de journaliste. Le temps d’enquête prend du temps. Comme le souligne Emmanuel Grasland : « Internet, les réseaux sociaux et la diffusion numérique ont démultiplié l’accès à l’information mais ils ont aussi des impacts lourds. Les points de vue les plus sensationnels ou extrêmes sont amplifiés par des moteurs de recherche qui orientent les gens vers des informations qui vont confirmer leurs opinions. Tout cela biaise notre perception du monde et va à l‘encontre de l’ouverture d’esprit et du débat d’idées. ». À travers cette crise inédite, il est à souhaiter que le journalisme puisse réaffirmer son rôle. « De cette expérience du confinement avec lequel il faut s’adapter, informer reste l’objectif à atteindre. Comme les reporters de guerre l’ont démontré, même des conditions difficiles, on peut y parvenir. Cet événement doit nous faire garder la foi dans notre métier. ».
 


 

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