Dorothée Olliéric : le reportage de guerre dans la peau

Ajouté le 11 oct. 2022, par Florence Batisse-Pichet
Dorothée Olliéric : le reportage de guerre dans la peau

Dorothée Olliéric, journaliste et grande reporter
Dorothée Olliéric, journaliste et grande reporter ©Loïc Marzin - Etat major des armées

Depuis 30 ans, du Rwanda au Mali, en passant par l’Afghanistan et plus récemment en Ukraine, Dorothée Olliéric couvre les conflits pour France 2. Malgré l’expérience, c’est un métier à risque. En cela, elle se sent proche des militaires, à l’image de Maxime Blasco, l’un des 58 soldats tués au Mali. Dans son livre paru en septembre dernier aux éditions du Rocher, elle lui rend un hommage, sobre et émouvant, fidèle au style qu’on lui connaît. Pour Audiens Le Média, elle évoque ses débuts et sa passion d’être « là où ça se passe ».

À quel moment s’est imposée votre passion du métier ?

Alors que mon père voulait que je fasse médecine (comme lui), j’ai fait des études de journalisme. Nantaise, je passais mes vacances à La Baule. À 19 ans, l’envie de repousser les frontières m’a fait partir à Santiago du Chili. Ce n’était pas tant l’envie de visiter, que de voir comment ça se passait dans une dictature. Entre les manifs et la culture underground, ce fut une expérience extraordinaire. Quand en 1989, j’y retourne, c’est la fin du régime de Pinochet. J’ai envie de voir de mes yeux, de témoigner et raconter. Et il se trouve que j’ai obtenu une interview qui a été publiée dans la presse régionale de Nantes.

Pourquoi avoir choisi le terrain et l’image, plutôt que la presse écrite ?

En école de journalisme, il y avait une forme de snobisme à choisir la presse écrite plutôt que la télévision. J’avais comme professeur Thierry Gilardi (1958- 2008), un journaliste sportif qui était un type formidable. Alors que je voulais faire de la presse écrite, il a proposé ma candidature pour un stage à France 2. C’est ainsi que par hasard, j’ai obtenu ce stage d’été : cela m’a plu et je suis restée.

Qu’est-ce qui vous plaît dans le journalisme télé ?

J’aime la télé parce que les mots et l’image sont complémentaires, c’est une belle façon de raconter les choses. Et parce qu’il faut laisser la place aux silences, c’est parfois très fort. Il y a l’adrénaline du terrain : il faut y aller, il faut y être. Mais ceux qui prennent le plus de risques, ce sont de loin les photo-reporters.

N’avez-vous jamais eu de frustration par rapport à l’écriture ?

Quand je fais des émissions magazines (Envoyé Spécial, Un œil sur la planète…) et des documentaires comme celui de 90 min sur le Mali, cela compense la frustration du format court des JT. Car cela nécessite un vrai travail d’écriture dans la longueur, qui est extrêmement plaisant. Et puis je termine en ce moment mon 3e livre : une série de portraits de femmes militaires…

Avez-vous vu votre métier évoluer ?

Avec les technologies actuelles, tout va beaucoup plus vite. Trop vite, aussi. Il faut être dans la course, et en même temps, ne pas aller trop vite pour vérifier ses sources. À peine descend-on de l’avion que l’on se retrouve en direct. C’est à l’opposé du ressenti du terrain que j’aime pour pouvoir raconter une histoire ! Aujourd’hui, on est un peu plus dans la fabrication. Mais il y a des choses sympas aussi. Ainsi grâce à l’évolution des technologies, on est joignable des quatre coins du monde. Alors, on s’adapte, on fait les choses différemment, comme par exemple, s’appuyer sur les réseaux sociaux.

Une anecdote d’un de vos premiers terrains de guerre ?

À mes débuts, en 1994, le Rwanda est l’un de mes premiers théâtres de guerre. On doit faire dix heures de voiture et passer par l’Ouganda avant d’arriver dans la capitale, à Kigali. Pour appeler la rédaction, il nous faut brancher un téléphone satellite. On annonce qu’on va tenter de faire un sujet pour le 20 heures du week-end. Ensuite, on n’est plus joignable et on tourne pendant trois jours. Et parce qu’ici, en plein génocide, il n’y a pas de moyen de montage et de diffusion : retour obligé par l’Ouganda avec à nouveau 10 heures de voiture ! Trajet à fond la caisse durant lequel je commence à écrire dans ma tête. Une fois arrivés à la télé ougandaise, nous disposons de deux heures pour monter le sujet qui doit être envoyé au JT du soir.

Plus récemment, vous avez couvert le conflit en Ukraine…

Alors que je n’en raffole pas, j’ai fait beaucoup d’interventions en direct : j’ai bien aimé raconter, au jour le jour, heure par heure, la guerre qui se profilait et arrivait. Au début d’une histoire comme celle-là, on n’a pas envie de partir, ni de laisser sa place. J’attendais les chars à Kiev place Maïdan et ils ne sont jamais arrivés ! Au départ les Américains disaient, dans 96 heures, les Russes sont là ! Au bout de cinq semaines, c’est mon chef qui m’a dit : « Tu dois être fatiguée et tu vas prendre des risques, donc maintenant, vous rentrez ! ».

Donnez-nous un aperçu de votre quotidien sur un terrain de guerre….

Pendant plusieurs semaines, on dort deux à trois heures par nuit. Il y a un engagement physique et psychique total. Quand on part avec des militaires, il faut être en bonne forme physique pour grimper dans les blindés et faire des marches. Malgré tout, on les ralentit toujours… À 25 ans, j’ai le souvenir d’avoir suivi des légionnaires en Bosnie et il fallait grimper jusqu’au mont Igman : déjà à l’époque, j’ai fait un trou dans la file indienne !

Quels sont les réflexes pour ne pas se mettre en danger ?

Toute jeune, je partais avec un vieux de la vieille qui m’apprenait les gestes et où me tenir quand ça tire partout ! C’est sur le terrain que j’ai appris très vite à reconnaître les bruits de la guerre. Il n’empêche que beaucoup de choses sont instinctives. Aujourd’hui, les jeunes journalistes suivent, pendant une semaine, des stages de formation d’aguerrissement, dispensés par des militaires, notamment dans le centre de Collioure. Ils y apprennent l’armement, les gestes des premiers secours si un confrère de votre équipe est blessé, ou comment réagir en cas de prise d’otages. Mais il n’y a pas de secret, quand on met le pied dans un pays en guerre, on a beau avoir des chefs qui nous disent « Ne prends pas de risques », c’est toujours très risqué. 

En reportage, à combien partez-vous ?

En général, nous sommes trois. Il y a le JRI (le journaliste Reporter d’Images), le monteur et le rédacteur. Et sur les terrains de guerre, nous travaillons avec un fixeur : celui-ci habite souvent dans le pays même, mais dans certains cas, il peut partir avec nous de Paris. À la rédaction de France 2, il y a une dizaine de JRI qui vont sur les terrains de guerre, et autant de rédacteurs dont quatre femmes (Agnès Burgot, Agnès Vahramian, Stéphanie Perez et moi) ; pour ce qui concerne les monteurs, ils sont quatre à accepter de nous accompagner. Même s’il ne nous est pas toujours possible de partir par affinité, c’est assez fondamental d’être avec une équipe soudée et avec laquelle on s’entend.

Généralement, combien de temps dure une mission ?

Pour couvrir un terrain de guerre, on part quinze jours au minimum, et en moyenne, trois semaines. Quand il s’agit de faire un reportage sur un exercice aérien au Portugal, avec des pilotes de chasse européens, c’est seulement 4 jours. Dans le cas de l’Ukraine, les relèves se font au bout de trois semaines parce que le trajet est long et compliqué. Avant un reportage, il y a énormément de préparation en amont : une demande de visa auprès d’un ambassadeur pour, des échanges et courriers pour des autorisations, les réservations d’hôtels, sans oublier le fixeur à trouver…

Vous est-il arrivé de devoir tourner clandestinement ?

Oui, au Yémen. Ce fut une mission brève de cinq jours mais totalement clandestine. Parfois c’est le seul moyen. Aucun visa n’étant accordé à la presse, je suis partie avec Médecin Sans Frontières qui a accepté de prendre le risque de nous emmener, en nous faisant passer pour des humanitaires. C’était le seul moyen pour aller tourner dans un hôpital dont ils s’occupaient : nous n’avions aucun gilet pare-balles et seulement une petite caméra ! Si on se faisait arrêter, en un clic sur Google, j’aurais pu être immédiatement identifiée comme journaliste.

Que se passe-t-il quand un conflit éclate brutalement ?

On part à l’arrache ! Ça m’est arrivé au Rwanda, alors que je ne connaissais pas grand-chose entre les Hutus et les Tutsis. Dans ce cas-là, j’appelle notre service de documentation en lui demandant un dossier en urgence, parce mon avion décolle à 23 heures ! Et durant mes 7 à 8 heures de vol, je vais tout lire. Il y a une exigence de connaissance de chaque dossier, surtout quand on part dans des pays que l’on ne connaît pas. Et même ceux que l’on connaît, comme l’Afghanistan où j’ai dû effectuer 25 reportages, à chaque fois, je révise combien de pourcentages de Pachtounes, de Tadjiks, … Pour être à l’aise, j’ai besoin de le savoir. Le bonheur, c’est pour le vol du retour, de mettre toute cette documentation au fond de la valise et de m’accorder le petit plaisir de regarder les films !

La belle histoire … comment la trouvez-vous ?

Je m’appuie sur la presse locale, les tweets, les source d’infos de la rédaction… mais cela dépend en grande partie du fixeur qui sera à mes côtés. Or certains sont davantage interprètes. En Ukraine, j’ai eu la chance de trouver une jeune femme ukrainienne, Oksana, qui était en vacances au Sri-Lanka, lorsque le conflit a démarré. Son retour était motivé par la volonté de participer au combat : elle a accepté la mission de fixeuse. Avant de nous rejoindre, elle avait 30 heures de voyages et je n’avais pas encore de sujet. C’est elle qui m’a appris qu’un mariage devait être célébré sur la ligne de front : j’avais une journée pour tourner, mais sans interprète ! Une fois sur place, j’ai posé mes questions à la mariée qui parlait anglais et pour m’adresser aux autres, je me suis servi de Google traduction sur mon portable : je leur montrais mon écran, tout en me disant que la fixeuse traduirait à son arrivée. Le résultat fut un sujet très émouvant diffusé au 20 heures.

Comment qualifiez-vous votre style ?

J’ai toujours aimé raconter avec douceur, sans survendre les histoires, ni dans l’écriture, ni dans le ton. J’emmène la personne par la main, avec l’objectif de l’intéresser et de l’accompagner, même sur des choses terribles. Pendant la période de l’Ukraine, j’ai eu des retours positifs sur mon ton sobre et calme. Globalement, je pense - et j’espère - avoir gardé la sobriété du style de mes débuts, même si autrefois, on me l’a reproché ! Je me souviens d’un plateau enregistré en Centre Afrique pour lequel le rédacteur en chef n’avait pas diffusé le sujet car il trouvait le ton décalé et aurait voulu que je le « vende plus » : c’était la mode !

Qu’est-ce qui vous anime sur les zones de conflit que vous couvrez ?

Ce qui m’intéresse, c’est raconter les hommes et les femmes dans la guerre, que ce soient des civils, des militaires, avec ce qu’ils ont dans la tête, ce qu’ils ont dans le cœur. J’ai un besoin viscéral d’y être quand il se passe quelque chose. De même que je ne peux pas imaginer ne pas être en Ukraine, je ne peux pas imaginer l’Afghanistan avec tout ce qui s’y passe, et ne pas y être.

Avez-vous une anecdote qui illustre ce besoin plus fort que tout d’être sur le terrain ?

Pour la mort de Ben Laden, j’étais en congé. Quand je me réveille et que j’apprends qu’il a été tué au Pakistan, à Abbottabad, c’est une évidence d’y aller. J’envoie immédiatement un message à mon chef. À 8 heures du matin, je suis à l’ambassade pour prendre mon visa et 9 heures plus tard, je me retrouve avec mon équipe devant la maison où Ben Laden a été tué. Avoir une information comme celle-ci et quelques heures plus tard, crapahuter pour s’approcher le plus possible de la maison de Ben Laden, on a même escaladé quelques murets des maisons voisines ! C’est génial !

Quelle est la guerre que vous auriez voulu suivre ?

Le Vietnam ! C’est le truc mythique des grands reporters. Quand je vois une photographe comme Catherine Leroy qui est partie là-bas avec seulement 300 dollars et a sauté en parachute avec les Américains, c’est dingue ! En général, j’ai toujours une grande admiration pour les photo-reporters, plus que pour les journalistes. J’aurais aimé être au Salvador, au Nicaragua… En 1992, année de mon premier départ au Cambodge, j’étais la seule fille à partir avec 350 légionnaires : je me suis dit, ça commence bien, ce métier ! En 30 ans, sans les avoir comptés, j’ai couvert quasiment tous les conflits de notre planète.

Avez-vous dans votre panthéon un modèle de femme reporter de guerre ?

J’ai beaucoup de respect pour des femmes comme Martine Laroche-Joubert… Elles ont ouvert la route du métier de femmes reporters de guerre aux télés françaises. Marie Jacquemin à TF1, que j’ai rencontrée à mes débuts en Afghanistan, et d’autres ont été formidables : elles m’ont accueillie avec beaucoup de chaleur comme une des leurs. Jusqu’à 70 ans, Martine Laroche- Joubert était encore en Syrie à courir sous les balles avec le même enthousiasme. Tant que je pourrai courir ou sauter d’un blindé, j’espère continuer ce métier le plus longtemps possible !

Votre actualité est celle du livre que vous avez consacré au soldat Maxime Blasco : comment avez-vous procédé ?

J’étais triste de la mort de Maxime. Parce que je le connaissais, j’étais la personne la mieux placée pour écrire ce livre. Ayant fait la connaissance de ses parents la veille de la cérémonie aux Invalides, j’ai pu plus facilement les appeler. Après leur accord, je me suis déplacée chez eux. On ne mène pas ce genre d’entretien au téléphone. Cela se fait les yeux dans les yeux. Il faut regarder les photos, passer des heures ensemble, se prendre dans les bras et créer une intimité. Depuis, je reste proche d’eux et on se donne des nouvelles. Alors qu’ils ont perdu leur fils, ils ont assez d’amour et d’inquiétude pour moi, quand je suis en mission.

Qu’attendez-vous de ce livre ?

C’est un cadeau pour la famille et pour tous les militaires ; j’aimerais que ça touche un public différent. Maxime était un anti-héros ; il faisait partie de ces militaires que j’avais envie de revoir. On osait croire qu’il était immortel mais il ne l’était pas : ce fut un choc. Je suis fière d’avoir raconté son histoire.

Qu’y-a-t-il de commun entre votre vie de reporter et celle de militaire ?

On a beaucoup de points communs. Je n’ai pas d’armes mais la similitude de nos métiers, c’est la passion, l’aventure, l’adrénaline. Alors que le soldat est au service de la France, moi, je témoigne et raconte. C’est ce qui donne un sens à ma mission. Quand je posais la question à Maxime : « Tu es blessé mais pourquoi tu repars ? » Je pouvais me la poser et m’entendre dire : j’aime ça et j’en ai besoin parce que je me sens utile !


L’actualité de Dorothée Olliéric

  • Vie et mort d’un soldat d’élite : Maxime Blasco , en librairie depuis le 7 septembre 2022, aux éditions du Rocher.
  • Prochain livre à paraître en mars 2023, aux éditions Tallandier.

 

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En savoir plus : 

  •  Expo à ne pas manquer : « Femmes photographes de guerre » jusqu’au 31 décembre 2022, au musée de la Libération à Paris. Pour en savoir plus : site du musée
  • Journalistes pigistes, retrouvez les solutions Audiens : Garantie Santé Pigistes 
     

 

 

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