Entretien avec Feurat Alani, lauréat 2019 du Prix Albert Londres pour « Le Parfum d’Irak »

Ajouté le 28 janv. 2020, par Florence Batisse-Pichet
Entretien avec Feurat Alani, lauréat 2019 du Prix Albert Londres pour « Le Parfum d’Irak »

Annick Cojean et Feurat Alani au prix Albert Londres
Annick Cojean et Feurat Alani au prix Albert Londres
Annick Cojean et Feurat Alani au prix Albert Londres

Interview avec le lauréat du Prix Albert Londres du livre 2019, Feurat Alani. Installé à Dubaï depuis 2012, ce journaliste franco-irakien a été récompensé en octobre dernier pour son roman graphique « Le Parfum d’Irak » (coédition ARTE Éditions / Nova Éditions).

Quel a été le déclic de votre vocation ?

Enfant, j’ai eu la chance d’aller en Irak, tout en sachant que c’était assez exceptionnel et unique. Nous étions peu d’Irakiens en France. Quand je rentrais de vacances, je racontais mes histoires irakiennes à mes camarades et à la demande de mes enseignants, je faisais des exposés. C’était une expérience singulière. Bien plus tard, j’ai compris que voyager et raconter des histoires, c’est aussi être journaliste. Avec le recul, j’ai pris conscience que tous ces aller-retours m’avaient marqué et que ma vocation était née de l’Irak.

Votre père a été déterminant dans votre parcours…

En France, mon père faisait de petits boulots. Il y eut une période durant laquelle il vendait Le Monde à la sortie des bouches de métro. Il m’emmenait avec lui et je l’aidais en rendant la monnaie. Dans ma tête : j’avais envie d’écrire dans ce journal. En grandissant, je me suis intéressé à la presse. Avide de lectures, mon père avait souvent plusieurs journaux à la main : c’était quelque chose de naturel à la maison. Il lisait quelques journaux arabes et bien sûr la presse française. Pour éveiller ma curiosité, il me conseillait de lire toutes sortes d’articles, même sur des sujets qui ne m’intéressaient pas... Une qualité importante, sinon la clé, quand on veut devenir journaliste.

Comment vous êtes-vous formé au journalisme ?

Il y a eu comme un trou noir dans ma vie d’ado puis d’étudiant. Au départ, j’hésitais entre professeur et historien. J’étais un peu perdu. Licencié en histoire, je ne savais toujours pas quoi faire. L’envie de devenir journaliste est venue assez tardivement : elle s’est imposée au cours de discussions avec des amis et aussi mon père. Après quelques recherches, je me suis inscrit dans une école lancée par un collectif de journalistes de France 3, qui n’était pas reconnue : l’Institut Supérieur de Formation au Journalisme. Diplômé après deux ans d’études, je m’installe à Bagdad en 2004.

Comment avez-vous préparé votre départ ?

Durant le cursus, il y avait des stages à faire. Tandis que mes camarades faisaient leurs stages dans des rédactions parisiennes, j’avais négocié avec mon directeur de faire des aller-retours en Irak. C’est ainsi que j’ai fait ma première pige pour Le Soir (journal belge) : c'était une page entière sur la ville de Falloujah. J’en signe aussi pour Le Point. Mais hormis ces deux titres, je n’avais aucun contact. Avant de partir, j’avais visité toutes les rédactions pour leur annoncer mon installation à Bagdad.

Comment sont les conditions sur place ?

Quand j’arrive en plein conflit, ma famille ne comprend pas ma vocation de journaliste. Je passe du temps avec eux dans la « zone rouge » - la zone où vivent les Irakiens -, par opposition à la « zone verte » - le quartier protégé pour les diplomates et les journalistes des grands médias, logés dans des hôtels sécurisés -. Au départ, j’habite chez une de mes tantes mais la guerre fait que cette dernière, comme mes cousins et cousines, part. Entre 2005 et 2008, les années les plus dures et dangereuses, je me retrouve seul dans d’immenses maisons.

Comment se passent vos débuts de correspondant ?

Peu à peu, je deviens le correspondant principal de Ouest France et je pige régulièrement pour Le Point, La Croix et plusieurs radios et télés. Au bout de cinq ans, en 2008, je rentre en France. Je rejoins I-télé et l’agence Capa : ce sont mes débuts dans l’image.

Aujourd’hui, comment exercez-vous votre activité de journaliste ?

À mon retour, j’ai eu des contrats précaires ou saisonniers. Par dépit, je suis devenu entrepreneur de mes productions : en 2010, je décide de créer une maison de production, Baozi Prod, avec deux autres correspondants qui rentraient de Chine. Puis en 2012, je me suis installé à Dubaï pour fonder In Sight Films. Je produis mon travail et celui de quelques collègues basés à étranger, principalement pour Arte et France 24, ainsi que quelques télés étrangères francophones, dont la RTS et parfois pour des chaînes canadiennes. Je soumets mes idées de projets et inversement, parfois on me sollicite. Enfin, ponctuellement, je continue quelques piges.

Votre marque de fabrique ?

J’aime sortir de l’actualité, ou du moins la regarder de façon décalée : ce qui m’intéresse, ce sont les petites histoires locales pour raconter la grande. Il m’est arrivé d’aborder la situation chaotique de l’Irak avec l’opposition entre sunnites et chiites, en racontant le foot. En cela, j’assume la subjectivité du journaliste qui, tout en respectant la neutralité des faits, peut donner sa vision. C’est cette même approche – journalistique, informative mais intimiste – que j’ai adopté dans Le Parfum d’Irak

Quel est votre regard sur les médias actuels, la course à l’Audimat et la BFMisation ?

Mon travail quotidien comme beaucoup de pigistes est d’éplucher la presse. En tant que journaliste, il faut être dans l’autocritique. Même si je ne me pose pas en juge des médias mainstream, je reste méfiant du mécanisme de l’info en continu qui ne permet pas la profondeur. Mon souci est d’aller vers des choses plus osées. Il y a plus d’espace pour ce genre de journalisme dans la presse anglo-saxonne : je puise beaucoup dans la presse américaine et britannique qui laissent plus de place à la subjectivité. Dans la presse française, quelques médias comme La Revue XXI, le site Les Jours ou certaines émissions d’Arte Radio se revendiquent de cet état d’esprit. 

La presse numérique a-t-elle créé une évolution positive ?

Elle offre plus d’espace pour de longues lectures et également d’espaces créatifs. C’est important d’écrire au long cours sans limitation. Même dans le traitement de l’info quotidienne assez brut, on trouve des analyses très intéressantes pour explorer certains sujets par des animations et infographies, comme par exemple sur le site du Monde. Un fil Internet, c’est infini : cela donne une bouffée d’air.

Pouvez-vous revenir sur la genèse du Parfum d’Irak ?

J’utilise Twitter comme un fil info et un moyen de prise de contacts avec des experts, c’est une contre-narration. Choisir ce média pour écrire une histoire, en imposant un temps long et chronologique, était donc une provocation. De juin à fin aout 2016, j’ai tenu un rythme quotidien à raison de 10 à 30 tweets par jour et je suis arrivé ainsi à 1 000 tweets à la fin de l’été. C’était pour moi une nécessité de « vomir » mes souvenirs, de dire tout ce que je ne pouvais pas écrire dans mes articles. 

Comment l’idée de la série et du livre sur Arte est-elle née ?

Je n’avais pas imaginé ce que ces tweets allaient devenir. Ce texte décalé s’est imposé ensuite pour une série animée pour Arte et un roman graphique. Sachant que dans tous les domaines, j’ai à cœur de simplifier et de vulgariser en gardant la complexité, en l’occurrence de faire comprendre l’Irak à un enfant ou à un adulte, les images ont été comme un contre-balancier. Elles permettent d’aller vers des choses oniriques et des sensations, d’allier un plaisir de lecture et de faire comprendre la situation. Les sorties ont eu lieu quasiment en même temps : le livre est sorti une semaine avant la série le 3 octobre 2018.

Le parfum d’Irak poursuit son aventure…

Pour le livre, il y a une traduction en arabe en France. D’autres maisons étrangères sont intéressées : on vient de signer avec une maison d’édition turque. Mon objectif est d’obtenir une version anglaise. Pour la série, il y a déjà quatre langues. Actuellement, c’est un projet qui se poursuit avec Arte : on travaille sur un documentaire unitaire de 90 mn. Revue et enrichie de plus d’anecdotes, la nouvelle structure va couvrir 40 ans d’Irak : on va démarrer de 1979 avec la prise de pouvoir par Saddam Hussein jusqu’à 2019.

Votre plus belle satisfaction ?

Ce qui m’avait déjà frappé en discutant avec des soldats en poste à Bagdad depuis plusieurs années, c’est que la plupart d’entre eux, tout comme la population américaine, n’ont pas compris la situation. Il y a six mois, grâce à la série animée, j’ai fait un tour de quelques universités américaines (Boston, Washington, New York), avec un ancien marines et universitaire qui, après avoir quitté l’armée, est devenu un activiste pacifiste. Ensemble, nous sommes allés la rencontre des étudiants. À la fin de la projection, leur question récurrente : que nous pouvons-nous faire pour rattraper tout cela ? 

Vous attendiez-vous à recevoir le prix Albert Londres du livre ?

Quand j’ai écrit les prémisses du Parfum d’Irak, je ne pensais pas à tout cela et j’étais loin de m’imaginer remporter ce prix. Car à la différence de tous mes autres travaux, j’ai écrit avec le cœur et beaucoup de subjectivité. Même si l’esprit Albert Londres est un journalisme d’immersion, quand la présidente du jury Annick Cojean m’a annoncé que mon livre avait sa place pour le prix, ma surprise a été totale. Sur le moment, j’ai eu du mal à l’assumer car, comme je l’évoque dans mon livre, je suis atteint du syndrome de l’imposture. Désormais, je suis fier de cette récompense que j’ai dédiée à mon père, décédé trois semaines avant. Fondateur dans mon parcours culturel, éducatif et professionnel, il est un personnage important dans Le parfum d’Irak. Je vais aller beaucoup plus loin encore dans la nouvelle version animée sur la thématique universelle de la transmission père fils…

Pour en savoir plus :

https://feurat-alani.webnode.fr/

http://www.cnmj.fr/

http://www.scam.fr/

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