Entretien avec Véronique Le Bris : les femmes et le cinéma !

Ajouté le 04 mai 2021, par Florence Batisse-Pichet
Entretien avec Véronique Le Bris : les femmes et le cinéma !

Véronique Le Bris, « 100 grands films de réalisatrices - De la Fée aux choux à Wonder Woman, quand les femmes s’emparent du cinéma », Arte Editions & Gründ, mars 2021.
Véronique Le Bris, « 100 grands films de réalisatrices - De la Fée aux choux à Wonder Woman, quand les femmes s’emparent du cinéma », Arte Editions & Gründ, mars 2021.
Véronique Le Bris, « 100 grands films de réalisatrices - De la Fée aux choux à Wonder Woman, quand les femmes s’emparent du cinéma », Arte Editions & Gründ, mars 2021. ©Sylvie Castioni

En attendant la réouverture des salles de cinéma, la journaliste Véronique Le Bris nous invite dans son ouvrage « 100 grands films de réalisatrices - De la Fée aux choux à Wonder Woman, quand les femmes s’emparent du cinéma » (Arte Editions & Gründ, mars 2021) à nous plonger dans une incroyable filmographie de 1896 à 2020. Autant de films à revoir qu’à découvrir en DVD, Blu-Ray ou sur des plateformes de VOD ! La journaliste revient sur ses engagements.

Votre parcours en bref ?

Journaliste depuis toujours, j’ai travaillé successivement pour la presse économique, la culture et le cinéma. Je collabore aux Échos weekend et à l’émission Viva Cinéma (groupe Canal+) après avoir écrit pour Écran Total, Zurban, l’Obs… J’ai aussi été rédactrice en chef adjointe du magazine Première où j’avais été embauchée pour féminiser le lectorat. J’ai cherché des études et au final, j’ai trouvé peu de données, hormis un chiffre qui faisait ressortir qu’il y avait plus de spectatrices que de spectateurs dans les salles de cinéma ! C’est à partir de là qu’à la fin des années 2000, j’ai commencé à m’intéresser aux femmes et au cinéma. Et en 2012, j’ai décidé de créer Cine-Woman, le premier webmagazine féminin sur le cinéma. 

Pouvez-vous revenir sur la genèse de votre livre ? 

Au départ, je voulais étudier la place des femmes dans le cinéma par le biais d’une approche collaborative afin de constituer un dictionnaire virtuel des femmes dans le cinéma. J’ai alors lancé une rubrique « TOP 5 » sur mon site pour laquelle je demandais à des professionnels, hommes et femmes, cinq films de réalisatrices et cinq rôles féminins marquants. C’est ainsi qu’est née l’idée du livre avec une double entrée par film et par réalisatrice, de 1896 à 2020 : j’avais à la fois une base de travail inspirante et un contexte favorable. Sans pour autant m’approprier tous les films, j’ai eu plaisir à découvrir certains à la marge et d’autres peu cités.

Qu’avez-vous voulu montrer à travers cette sélection, forcément non exhaustive ?

Il me semblait important de montrer la diversité de genres cinématographiques, sachant que pour des films très codifiés, comme le fantastique, les westerns, les comédies musicales… les femmes sont peu acceptées. Par exemple, pendant ma préparation du livre, je n’ai pas trouvé de films d’horreur. On m’en a signalé depuis ! Je voulais aussi représenter la femme dans sa complexité, au-delà des clichés, avec des héroïnes qui sortent des stéréotypes et clichés masculins. 

Aviez-vous des critères imposés ?

Mes éditrices m’avaient imposé deux choses : privilégier un prisme français, ce qui est cohérent car c’est en France qu’il y a le plus de femmes réalisatrices - et paradoxalement, c’est d’ailleurs le pays le plus sexiste ! -. Le cinéma étant un art mondial, je trouvais intéressant de montrer des films étrangers et j’ai notamment veillé à ne pas surpondérer les films américains. Car aux États-Unis, la proportion de films réalisés par des femmes est rarement au-dessus de 5% de la production annuelle. Ma seconde contrainte : il fallait que les films soient accessibles, soit en DVD, Blu-ray ou sur des plateformes de VOD. J’ai dû notamment me priver de certains films à cause des problèmes de droits. Pour illustrer une figure de femme violente, je souhaitais une femme terroriste et j’avais retenu Les années de plomb de Margarethe von Trotta vu qu’il n’est pas disponible, j’ai opté pour son biopic sur Hanna Arendt. 

De cette sélection, quel est le film qui vous a le plus frappée ? 

La vraie découverte fut Allemagne, mère blafarde. Un film saisissant que je considère comme le meilleur film que j’ai jamais vu sur la Seconde guerre mondiale, même si on ne voit aucune scène de bataille. À travers cette fiction autobiographique, la réalisatrice Helma Sanders-Brahms évoque la guerre, vécue dans une petite ville en Allemagne. Elle dresse le portrait de sa mère qui, si par conviction, n’adhère pas au parti nazi, n’est pas non plus résistante : elle est juste « normale ». Elle raconte comment elle subit la guerre : une position indéfendable mais banale et catastrophique pour elle. C’est un film d’une grande puissance et signifiant pour l’Allemagne. 

Avez-vous dû faire certains arbitrages ?

J’avais la matière pour monter jusqu’à 150 films sans que cela ne soit répétitif, en présentant des réalisatrices qui ont véritablement apporté quelque chose. Ainsi j’ai dû renoncer à une quinzaine de films comme par exemple, Katell Quillévéré pour son film Suzanne ; Chloé Zhao car bien que chinoise, elle mène sa carrière aux États-Unis… Dans le cas de la réalisatrice espagnole Pilar Miró, inconnue en France, elle a réformé la structure du cinéma espagnole sur le système français mais on ne trouve aucun de ses films. De même, j’aurais voulu mettre à l’honneur les réalisatrices égyptiennes qui ont permis de faire découvrir des chanteuses comme Fayrouz et Oum Kalthoum mais ces comédies musicales sont également indisponibles en France. Autre cas : celui de Leni Riefestahl, au-delà de sa réputation entachée par son engagement auprès d’Hitler -, elle avait un réel talent : on ne trouve que des extraits de ses films sur Youtube. Or je tenais à respecter le fait qu’ils soient accessibles et uniquement avec des ayants droits.  

Vous a-t-on fait critiques négatives sur certains choix ?

Une seule : Mamma Mia! Pourtant, c’est un film qui, avec 25 millions d’entrées en Angleterre, a connu une réussite exceptionnelle, dans les box offices du monde entier. 

Avez-vous eu d’autres réactions suite à la publication de votre livre ?

Certains distributeurs ont pris la mesure de l’apport de ces réalisatrices. Ainsi le livre a provoqué des mises en avant comme la filmographie de Dorothy Arzner. 

Une réalisatrice que vous auriez rêvé rencontrer ?

Sans hésiter : Alice Guy. Quelques mois, après la naissance officielle du cinéma (1895), en mars 1896, cette femme, secrétaire de Léon Gaumont, tournait la première fiction de l’histoire : La fée aux choux. Je ne comprends pas pourquoi cette femme au destin hors normes est tombée dans l’oubli. Un biopic est en préparation par Pamela B. Green qui lui avait déjà consacré un documentaire. Aura-t-elle la sensibilité suffisante ? Dommage que ce ne soit pas un réalisateur comme Martin Scorsese qui a tourné un film sur Méliès et la cite souvent dans ses entretiens, celui lui aurait donné la reconnaissance par un homme. 

Vous êtes à l’origine du « Prix Alice Guy » que vous avez lancé en 2018, racontez-nous… 

J’ai créé ce prix en 2018, juste après l’affaire Harvey Weinstein. Comme les films de femmes sont plutôt atomisés et pas forcément visibles dans les médias main stream, elles ne sont pas dans le système ; elles sont souvent exclues des palmarès. C’est pourquoi, je voulais créer un prix qui leur soit dédié. Ainsi le « Prix Alice Guy » récompense le meilleur film français de l’année réalisé par une femme. C’est en même temps une façon de faire découvrir Alice Guy puisque lors de la soirée de remise du prix, je présente sa filmographie en montrant ses films sur grand écran. Le message associé à ce prix est de faire comprendre auprès des jeunes réalisatrices, qu’elles doivent se mobiliser pour travailler leur notoriété et postérité. Ce n’est pas seulement une question de talent. Cette revendication plaît beaucoup auprès des jeunes qui font partie du public, en plus des professionnels présents.

Le dernier film primé ?

Le prix 2021 a été décerné au film Mignonnes de Maïmouna Doucouré. La cérémonie aura lieu au Max Linder Panorama, partenaire du Prix, à la réouverture des salles de cinéma.

Le Prix Alice Guy fait-il des émules ?

S’il manque encore des relais, il permet de faire bouger les lignes. Ainsi lors de la deuxième du prix en 2019, remis à Catherine Corsini pour Un amour impossible, un distributeur de films de patrimoine qui n’avait jamais entendu parler d’Alice Guy y assistait. Il était accompagné d’une distributrice et de la fillette de celle-ci, âgée de 7 ans. Elle fut happée par la projection de Madame a des envies. Le distributeur me racontera par la suite l’émotion et l’intensité de la réaction de la fillette, insistante auprès des deux adultes : « Mais qu’est-ce que vous faites pour elle ? » Dès le lendemain, celui-ci se mit alors à chercher des informations et à s’y intéresser. C’est lui qui justement acceptera de distribuer le documentaire de Pamela B. Green. L’an dernier, LaCinetek a fait une rétrospective Alice Guy  

En conclusion ?

Delphine Seyrig disait : « Les femmes ont une histoire mais elles ne le savent pas. » Le travail sur le « matrimoine » - terme lancé par le collectif HF-Ile-de-France qui a créé Les journées du matrimoine - n’en est qu’à ses débuts. Il est important de changer le regard avec des données objectives pour envisager les choses différemment, même si le chantier est colossal.

 

Dernier ouvrage paru :

Véronique Le Bris, « 100 grands films de réalisatrices - De la Fée aux choux à Wonder Woman, quand les femmes s’emparent du cinéma », Arte Editions & Gründ, mars 2021.
Les cinéphiles pourront y tester leurs connaissances, retrouver des films culte mais aussi découvrir de véritables pépites. Pour les moins initiés au septième Art, ce livre tient autant du guide qu’une mini-encyclopédie pour raconter une histoire du cinéma, dans tous les genres cinématographiques, à travers le regard de 100 réalisatrices françaises et plus largement, européennes, russes, américaines, indiennes, asiatiques… Une sélection inspirante qui rend hommage et met en lumière des noms illustres et attendus – d’Agnès Varda à Nicole Garcia en passant par Jane Campion et Sofia Coppola – et d’autres plus confidentiels, voire méconnus dont celle qui ouvre le livre : Alice Guy. 
Pour feuilleter des extraits du livre : ici

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À lire également :

  • Fashion & Cinéma (Ed Cahier du Cinéma).
  • 50 femmes de cinéma (Ed Marest).
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