Éthique de la longévité

Ajouté le 16 avr. 2020, par Alexandre Faure
Éthique de la longévité

En 2020, une personne de 75 ans ne ressemble plus à une personne du même âge en 1960.
En 2020, une personne de 75 ans ne ressemble plus à une personne du même âge en 1960.
En 2020, une personne de 75 ans ne ressemble plus à une personne du même âge en 1960. ©Maryviolet

Comment décider dans le silence de la loi ? Comment puis-je savoir que je prends la bonne décision ? Et qu’est-ce que la bonne décision ? Comment distinguer la bonne de la mauvaise ? Qui arbitre et sur quoi ses arbitrages sont-ils basés ?

Autant de questions auxquelles l’éthique peut apporter une réponse. Une réponse et non pas la réponse. Les arbitrages pris sous l’angle éthique sont par essence mouvants, ancrés dans une époque et une vision de la morale qui peut évoluer. 
De la même manière qu’il n’y a pas une philosophie, mais des philosophes qui réfléchissent et débattent, il n’y a pas une éthique universelle, mais une éthique fondée sur la morale et influencée par l’époque. C’est pour cette raison que des sujets comme le droit à l’euthanasie ou la vente des produits issus de notre propre corps sont traités différemment en France et dans d’autres pays.
Cet article n’a pas vocation à décréter l’éthique de la longévité. Il doit plutôt vous donner des pistes de réflexion en exposant les enjeux et perspectives d’une approche éthique du vieillissement. 

Qu’est-ce que l’éthique ? 

C’est une discipline philosophique qui prend place entre la morale et le droit. C’est un guide qui vous aide à savoir comment agir au mieux, comment avoir un comportement juste. Elle permet d’élaborer des règles, de porter des jugements moraux. Elle nous donne les clés pour décider ce qui est bien et ce qui est mal. 
C’est selon Roger-Pol Droit* « la morale appliquée à un domaine qui bouge, qui avance ». L’auteur poursuit « Il s’agit toujours de savoir de quelle manière s’améliorer, de dire comment rendre le monde meilleur, de préciser selon quels critères juger les actes des êtres humains. Si les questions sont toujours les mêmes, les réponses sont très nombreuses, et différentes ».  La question de l’éthique doit se poser quand des changements de paradigme se profilent. Et justement, à propos de la place des seniors dans la société, deux révolutions sont en cours et vont converger. 

*Roger-Pol Droit - L’éthique expliquée à tout le monde (2009) - Seuil 

La révolution de la longévité 

L’espérance de vie augmente, nous vivons plus vieux et nous faisons moins d’enfants. C’est un atout à condition que la société sache s’adapter à cette nouvelle donne. Les enjeux éthiques de la longévité portent sur la place des personnes âgées. Le grand âge ne doit jamais être un prétexte pour isoler un citoyen ou décider pour lui. L’éthique nous invite à ne plus assigner un rôle aux personnes selon leur âge chronologique. 
En 2020, une personne de 75 ans ne ressemble pas du tout à une personne du même âge en 1960, ni physiquement ni mentalement. La révolution de la longévité creuse l’écart entre âge chronologique et physiologique. Un Français dont l’âge chronologique est de 75 ans à un âge physiologique de 65 ans.
Dans la société de la longévité, les représentations que nous avons de l’âge doivent évoluer. 

L’âgisme doit être combattu

L’âgisme est la discrimination faite à l’encontre des personnes en raison de leur âge et des préjugés que nous y attachons. C’est la conséquence d’une perception subjective et biaisée du discriminé par le discriminant. Il se manifeste dans le discours vis-à-vis de la personne âgée. Il influence l’idée que nous pouvons nous faire sur leur vie quotidienne, leur sexualité, leurs aspirations et leurs désirs. 
L’âgisme se manifeste aussi dans les discriminations faites aux personnes quant à leur accès à l’emploi, leur utilisation d’une automobile, le crédit ou la souscription de certains contrats d’assurance. Un enjeu éthique de la longévité est de gommer les jugements reposant sur l’apparence de l’âge et l’image subjective que nous y associons, ce que préconise le Comité Consultatif National d’Éthique dans ses deux avis relatifs au vieillissement. Dans l’avis n°128 publié en février 2018, l’instance souhaite un changement profond dans la perception de l’âge. L’avis 128 aborde également la question de la dépendance des personnes âgées et interroge sur la manière de prendre en charge les personnes âgées dépendantes. 

Éthique de la dépendance 

Le grand âge amène son lot de vulnérabilités et de fragilités. Il convient de préserver les citoyens âgés en veillant à ce que les produits et services que nous leur offrons respectent leur volonté, leur dignité et leur humanité. « L’apparition de la dépendance physique ou psychique a deux conséquences essentielles. D’une part, elle entraine des frais considérables qui précipitent nombre de ces personnes dans la dépendance économique vis-à-vis de leur famille ou de la collectivité. D’autre part, privées d’autonomie, c’est-à-dire de la liberté de décision concernant l’organisation de leur existence, ces personnes peuvent devenir dépendantes des décisions souvent arbitraires d’autrui, même quand elles se veulent bienveillantes ». CCNE, avis 128 
Le CCNE estime que la manière dont nous traitons actuellement la dépendance, en institutionnalisant les personnes âgées qui en souffrent dans les Ehpad contribue à la perception dégradée que nous avons des seniors en général et du grand âge en particulier. L’instance invite à réfléchir à des modalités d’hébergement plus inclusives. Elles doivent placer les personnes âgées dépendantes au cœur de la cité. Pour y parvenir, le recours aux nouvelles technologies apparait comme indispensable. Là encore, l’éthique est convoquée pour que ces technologies interviennent dans un cadre moral et respectueux de l’humain. 

La révolution technologique 

Des technologies nouvelles apparaissent chaque jour, elles sont censées nous rendre la vie plus douce et plus simple. Mais comment être sûrs qu’elles sont conçues à cet effet ? Comment accompagner les citoyens dans leur choix quand ils s’équipent ? Comment aider les concepteurs à créer des systèmes qui respectent l’être humain ? 
En robotique, par exemple, un enjeu éthique est de veiller à ce que l’utilisateur du robot ne soit pas leurré sur la nature de l’objet. Un robot est une machine, il n’a pas de sentiments et ne doit pas donner l’impression d’en avoir. Alors comment s’assurer que la personne soit consciente de la nature du robot ? CCNE n°59 et 128 donne une réponse : en conservant des attributs visuels qui rappellent sa nature, comme un interrupteur, une enveloppe en plastique gris ou une voix synthétique. La programmation du robot ne doit pas leurrer l’utilisateur sur sa nature. Le robot ne doit pas laisser imaginer qu’il est un être sensible et émotionnel. 
En 1942, l’auteur américain Isaac Asimov édictait les trois lois de la robotique, code source implémenté dans tous les robots : 

  • Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, en restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger ; 
  • Un robot doit obéir aux ordres qui lui sont donnés par un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la première loi ; 
  • Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi. 

De la même manière, l’éthique doit être prise en compte pour programmer les robots en veillant à ce qu’ils ne fassent jamais oublier leur nature synthétique aux humains qui les utiliseront. Enjeu éthique du vieillissement, la robotique ? Oui, dans la mesure où ces systèmes sont déployés dans les Ehpad ou au domicile des personnes âgées. 
La filière Silver économie s’est penchée sur le sujet. En novembre 2019, elle a publié un rapport consacré aux enjeux éthiques de la Silver économie. Il reconnait le rôle essentiel que joueront les technologies dans l’adaptation de la société au vieillissement, mais insiste sur les finalités et la méthode à employer :

  • Le point de départ doit toujours être la personne, dans son environnement, dont la technologie fait partie. 
  • Les technologies peuvent soulager les aidants, mais elles sont d’abord au service de la personne âgée. 
  • Le numérique doit permettre de retourner le paradigme, en passant d’une logique de prise en charge des conséquences à une logique d’anticipation et d’évitement. 

Loin d’apporter une réponse définitive, ce rapport veut donner aux acteurs de la Silver économie des outils pour comprendre les enjeux éthiques du vieillissement et les intégrer dans leur approche. En effet, l’éthique n’est pas statique. Comme l’écrit Roger-Pol Droit à qui nous offrons le mot de la fin : « Il faut se souvenir que ces débats sont par définition sans fin, même s’ils doivent nécessairement faire l’objet de décisions majoritaires, de compromis, de protocoles définitifs ou seulement provisoires. »

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