L’adieu impossible

Ajouté le 05 nov. 2020, par Marie de Hennezel
L’adieu impossible

Marie de Hennezel : Psychologue clinicienne, conférencière et écrivaine spécialiste du bien vieillir.
Marie de Hennezel : Psychologue clinicienne, conférencière et écrivaine spécialiste du bien vieillir.
Marie de Hennezel : Psychologue clinicienne, conférencière et écrivaine spécialiste du bien vieillir. ©Erwan Floc’h

Les interdits sanitaires pendant le confinement du printemps 2020 ont généré des situations qualifiées par ceux qui les ont vécues de « cauchemar d’inhumanité ». En voulant protéger la vie biologique à tout prix, on a parfois fait du mal. Car la vie est indivisible : biologique, mais aussi affective, sociale, spirituelle et démocratique.

Ainsi des personnes recluses dans leur chambre, coupées de ce qui donnait du goût à leur vie, le lien avec les autres, se sont laissées mourir. Des personnes sont mortes à leur domicile ou en maison de retraite ou encore à l’hôpital, seules, sans accompagnement. Les proches n’ont pu venir accomplir les rites qui structurent les liens entre les vivants et celui qui va mourir. 

Boris Cyrulnik l’a rappelé au début du confinement : jamais, depuis la nuit des temps et dans le monde entier, une décision politique et sanitaire avait empêché jusqu’alors ces rites mortuaires de s’accomplir. Les conséquences psychologiques pour les familles, pour les soignants témoins de désespoirs et de tristesses inqualifiables, confrontés à des mesures qui les mettaient en contradiction totale avec leurs valeurs humanistes, sont immenses. On a volé leur mort aux mourants, on a volé une expérience essentielle aux proches, qui aujourd’hui vivent des deuils compliqués voire impossibles.

Les cabinets de mes collègues psychologues ne désemplissent pas. Comment vivre normalement lorsqu’on a laissé un parent mourir seul, à quelques mètres de soi, parce que l’accès à sa chambre était interdit ? Lorsqu’on n’a pas pu lui tenir la main, lui dire adieu, se recueillir une dernière fois devant son visage, se réunir autour du cercueil et lui rendre hommage lors de funérailles dignes de ce nom ? Nombreuses sont les personnes qui souffrent aujourd’hui de dépression, de stress post-traumatique, d’insomnies car elles font des cauchemars toutes les nuits. La culpabilité empêche de vivre et génère des conduites d’échec.

Dans le cri du cœur que je viens de publier pour que cela ne se reproduise plus jamais : l’adieu interdit1, je montre que lorsque la peur l’emporte sur l’humain, on arrive à des conduites éthiquement inacceptables. Au contraire, lorsque l’humain l’emporte sur la peur, on assiste à des conduites fondées sur la volonté de ne pas nuire. Ainsi nombreux sont ceux, qui, heureusement, ont assumé de s’adapter à leur manière aux consignes très strictes qui étaient données. J’en donne des exemples dans mon ouvrage.
Mais à ceux qui ont « pleuré des larmes d’impuissance », qui restent avec une colère et une tristesse infinie, j’adresse une lettre pour tenter de les apaiser dans leur deuil. Beaucoup se reprochent d’avoir « abandonné » un parent âgé, de l’avoir laissé mourir seul, sans accompagnement.
Je les invite à laisser libre cours à leurs émotions pour s’en libérer, car ce temps de turbulence émotionnelle doit être respecté. En faire l’économie risque d’engendrer de graves dépressions. Il importe ensuite de se pardonner ce qui n’a pas été possible pour éviter la culpabilité mortifère et les comportements d’auto-punition qui lui sont presque toujours associés.

On peut aussi - et la période de la Toussaint y incite - effectuer seul ou en famille des rites de deuil différés dans le temps. Il s’agit de se réunir, et de rendre hommage au défunt comme s’il était là. L’expérience montre que ces rites apaisent.
Car rien n’est plus lourd à porter que toutes ces paroles que l’on aurait aimé dire et que l’on n’a pas dites. Parmi elles, si souvent, ces paroles de gratitude pour ce que le défunt nous a apporté en termes d’expérience, de sagesse et d’amour.
Avec le recul, cette épreuve, comme toutes les épreuves une fois traversées, ne laisse pas que des cicatrices. Il y a presque toujours un bénéfice qui apparait avec le temps, c’est le bénéfice de la maturité. L’épreuve nous a révélé des ressources intérieures que l’on ne soupçonnait pas. Elle nous rapproche de nous-mêmes.

Je termine mon ouvrage avec quelques préconisations pour qu’une telle situation ne se reproduise pas : introduire une réflexion éthique au sein des établissements, associer les personnes âgées ou malades, les familles et les soignants aux décisions administratives qui les concernent, et surtout sortir du déni de la mort. Cet ennemi invisible qu’est le Coronavirus nous a rappelé que la mort fait partie de la vie. Cette conscience de notre mortalité nous oblige à réfléchir à notre vie, à ce qui compte vraiment. 


1 L’adieu interdit – editions Plon

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