Les circassiens sur le fil de l’innovation sous l’impulsion du Centre national des arts du cirque

Ajouté le 22 janv. 2020, par Florence Batisse-Pichet
Les circassiens sur le fil de l’innovation sous l’impulsion du Centre national des arts du cirque

artiste cirque funambule avec barre sur fil
©Ch. Raynaud de Lage

Innovation rime avec technologie. Même les arts du cirque s’appuient sur des ressources en recherche et développement pour perfectionner leur matériel et leurs pratiques créatrices. Interview avec Cyril Thomas, responsable de la recherche au CNAC (Centre national des arts du cirque) et co-titulaire de la chaire ICiMa .

Votre fonction est-elle répandue dans d’autres écoles ?

C’est une fonction récente que j’ai inaugurée en 2013. Gérard Fasoli, le directeur du CNAC en a eu l’initiative et m’a recruté. Expert en nouvelles technologies, je travaillais dans le secteur des arts plastiques. Rien ne me prédestinait à rejoindre les arts du cirque. À ma connaissance hormis au Canada, je n’ai pas d’homologue qui œuvre à la fois au sein d’une école d’art supérieur et d’une chaire d’innovation sociale. À titre d’exemple, l’Académie Fratellini ou Doch en Suède travaillent comme nous, en partenariat avec plusieurs universités et artistes sur certains projets de recherche. Dans d’autres structures circassiennes, ce sont parfois les directeurs pédagogiques qui remplissent cette fonction en initiant certains chantiers de recherche ou d’innovation. 

Le CNAC a-t-il été précurseur en créant ce département ?

D’une certaine manière, oui. Mais cette démarche autour de la recherche est inscrite dès l’origine dans les statuts du CNAC. Dès la fin des années 90, des tentatives et plusieurs expérimentations, le plus souvent liées à la création d’agrès - terme donné aux éléments scéniques dont se servent les circassiens - ont été menées par des ingénieurs et des directeurs techniques, parfois en binôme. En effet, le CNAC bénéficie d’un écosystème interne très favorisant pour permettre l’éclosion de diverses innovations. La direction technique du CNAC, l’ingénieur mécanique, ainsi que le personnel de l’atelier, avec notamment son technicien qui maîtrise un savoir-faire exceptionnel, sont à demeure pour gérer avec l'ensemble du service technique les demandes des étudiants et des artistes.  

Qu’est-ce qui vous anime dans votre fonction ?

Le cirque contemporain reste un art populaire qui mixte différentes disciplines. Le développement des festivals de cirque sur la planète permet de voir éclore une multiplicité d’écritures. C’est un terrain riche où de nombreuses dramaturgies se côtoient pour des publics très diversifiés. Certains projets ou chantiers de recherche innovants contribuent à la création de passerelles et à enrichir les pratiques circassiennes. Travailler avec d’autres institutions au niveau national et surtout international s’avère passionnant car le plus souvent, notre rôle est de mettre en place les conditions pour établir une rencontre entre artistes, pédagogues et chercheurs académiques. 

Quels sont les axes de travail ?

À travers notre activité recherche, notre objectif est d’initier un dialogue avec les pédagogies et la production de ressources documentaires. Avec la chaire ICiMa, nous travaillons autour de trois axes principaux : le geste et le mouvement en lien avec la prévention des risques et la santé, les matériaux et la terminologie multilingue. Parmi les autres domaines de réflexion, il y a le numérique, la biomécanique, le recyclage des matériaux du spectacle vivant ou encore les textiles innovants. Ainsi depuis 2016, le CNAC a mis en place la chaire d’innovation ICiMa co-animé avec l'Institut international de la marionnette (IIM). 

Pouvez-vous nous donner un exemple de réflexion sur le mouvement ?

Le CNAC collabore entre autres avec le professeur Bernard Andrieu de l’université Paris-Descartes. Celui-ci développe une réflexion sur les arts du cirque en s’intéressant aux dispositifs immersifs : il a ainsi fondé la notion d'« émersiologie ». Celle-ci consiste en une méthode d'analyse du geste, du mouvement par l’étudiant et par le pédagogue, au moyen de la vidéo, pour mieux appréhender les risques en repérant les gestes dits "parasites" et ainsi éviter les risques de chutes ou de blessures. 

En quoi la terminologie a-t-elle un lien avec l’innovation ?

Nos disciplines utilisent un vocabulaire et des termes très différents d'un pays à l'autre. L'idée est de créer des référentiels internationaux pour la documentation et les archives. Nous avons lancé une série d’entretiens au niveau international auprès d’artistes, d’étudiants et d’enseignants, de 30 mn à 6 heures. L’objectif est d’identifier les termes utilisés pour telle ou telle figure, dans les différentes pratiques, d’un pays à un autre, afin de constituer une base de données. Stéphane Riou, notre ingénieur linguistique et plusieurs universitaires travaillent à l’élaboration de cet outil : l’enjeu est d’aboutir à une Intelligence Artificielle qui permettra de suivre les évolutions linguistiques et de pouvoir établir une histoire de ces termes. 

Généralement comment les projets émergents-ils ?

Le plus souvent, cela part de demandes d’étudiants qui sont eux-mêmes porteurs de projets innovants. Citons le cas du fildefériste Quentin Claude de la 26e promotion : il a mis en place un prototype de double-fil de fer rotatif, dont le prototype fut créé au CNAC avec l’équipe technique. Parfois cela émane des artistes eux-mêmes qui viennent nous consulter ou l’idée d’un projet peut naître d’une rencontre lors d’un colloque.

Quelques exemples reflétant la variété des projets ?

Cela peut aller d’une recherche sur la notation concernant le jonglage (la méthode des lancés harmoniques mise en place par Jonathan Lardiller) en passant par une exposition animée par des circassiens en partenariat avec l’École Boulle ; ou bien encore une recherche avec une série de tests pour améliorer une nouvelle corde pour la funambule Tatiana Mosio Bongonga de la Cie Basinga. Citons l’exemple de la « queen rope » qui est la mise au point d’un câble en textile plus résistant que ceux en acier, à la fois plus souple et plus léger et offrant plus d’adhérence pour les chaussons en cuir en cas de pluie. 

Un projet au long cours emblématique ?

Celui sur la corde en papier. Cet exemple a permis un travail sur le papier qui s’est déployé jusqu‘à une création artistique. Tout est parti d’une recherche sur le pliage-froissage menée par l'ingénieur Alexis Merat et Alain Giacomini : ils ont réalisé des prototypes de cordes nécessitant l’implication de deux étudiantes bénévoles de la 29e promotion : Emma Verbeke et Inbal Ben Haim. Ce travail sur les nouveaux usages du papier a donné lieu à la conception d’une corde en papier ! Puis Inbal Ben Haim, qui avait participé au laboratoire durant son cursus au Cnac, s’est servie de ce workshop pour imaginer un spectacle autour d’une corde en papier avec une piste en papier froissé après sa sortie au Cnac. 

Comment la recherche est-elle organisée au niveau international ?

On s’est aperçu qu’il manquait une base de données pour faciliter la collaboration et les échanges entre les chercheurs en arts du cirque. Il y a des disciplines nombreuses parfois très spécifiques (philosophique, étude de l’impact du cirque sur l’autisme, ou sur la dramaturgie…) Ces sont des micro-champs, des synergies sont nécessaires pour créer des ponts et aussi partager les publications universitaires, les conférences, etc. Pour y remédier, plusieurs centres de ressources se sont réunis, toutes disciplines confondues (historiens, philosophes, etc.) lors du colloque Upside Down organisé à Munster par Franziska Trapp avec des responsables de centre de ressources des écoles du cirque de Montréal, de Stockholm, de Belgique, Finlande… C’est à partir de là que le réseau CARP est né. 

En quoi consiste le réseau CARP ?

C’est un projet complexe à multi-partenaires avec la mise en place d’une plate-forme pour la recherche scientifique en arts du cirque destiné à réunir toutes les ressources en arts du cirque - vidéos, photos, archives - pour les rendre accessibles à l’ensemble de la communauté des circassiens. Le CNAC avec plusieurs autres partenaires, a été porteur de ce projet et a notamment mis les moyens pour la création du site du réseau CARP.
Ce réseau permet de constituer une bibliographie internationale des publications universitaires et de répertorier les activités de recherche en arts du cirque (programmes de recherche, colloques, etc.). En octobre 2019, nous avons fêté le premier anniversaire de ce réseau qui est un véritable outil de promotion de la recherche au niveau international. C’est un énorme chantier qui va s’échelonner sur plusieurs années, afin de valoriser au mieux les activités académiques en et sur le cirque, et permettre de valoriser au mieux ces travaux pour le grand public. 

Comment expliquez-vous ce vent d’innovation qui souffle sur les arts du cirque depuis ces dernières années ?

Le cirque est un secteur intrinsèquement innovant où la créativité est libre, comme ce fut le cas pour le théâtre dans les années 90. Nous avons une génération d’artistes qui redéfinit sa pratique, imagine de nouvelles figures, réinvente les agrès et les scénographies. Les échanges sont nombreux : c’est un secteur créatif qui se pose beaucoup de questions sur des chantiers très différents, tout en ayant une volonté de redécouvrir son patrimoine. On le voit bien dans la magie nouvelle avec l’impact sur les lumières : les gens innovent avec tel ou tel projecteur, tel câble… cela induit de travailler avec des ingénieurs qui trouvent des solutions. Dans un spectacle où il faut faire voler, apparaître-disparaître, il y a forcément de la machinerie.  C’est aussi ce qui fait le charme du spectacle vivant.



Pour en savoir plus :

www.cnac.fr
 

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