Les coulisses du doublage avec l’acteur Benoît du Pac

Ajouté le 06 juin 2019, par Florence Batisse-Pichet
Les coulisses du doublage avec l’acteur Benoît du Pac

Matériel technique pour l’enregistrement des voix off
micro enregistrement voix off
Matériel technique pour l’enregistrement des voix off ©avdyachenko

Comédien, comédien de doublage et directeur artistique, Benoît du Pac exerce alternativement ces trois casquettes, a priori indissociables car faisant toutes appel au jeu d’acteur. Pourtant le doublage reste une technique très particulière. N’est pas comédien de doublage qui veut. D’autant qu’avec les nouvelles technologies et les enjeux actuels des productions, le rythme est à flux tendu. Pourtant quelle palette étourdissante de rôles pour un comédien !

Comment devient-on « comédien de doublage » ?

Idéalement, quand on se destine à devenir comédien, il faut commencer par prendre des cours de théâtre. Pour les acteurs qui ont la chance d’être déjà intermittents, je recommande de faire des stages. C’est le meilleur moyen de se familiariser avec l’outil doublage, l’image, la bande rythmo(1) … Il y a de nombreuses formations comme celle que propose par exemple Le magasin : un stage de plusieurs jours et pris en charge par l’AFDAS. Ensuite pour réussir, il n’y a pas de recettes : ce sont les rencontres et la chance ! L’avantage de cette activité est d’être un exercice d’entraînement formidable, de surcroît en journée, plutôt bien rémunéré et qui n’empêche pas de jouer au théâtre le soir ni de tourner. 

Comment se fait-on repérer ?

Il n’y a pas de règle. Aujourd’hui, le doublage est très sollicité. C’est à partir de CV qui sont constitués par les directeurs de plateau. Avec 25 ans de métier, j’ai plus de 2 500 noms ! Aujourd’hui, les produits (séries ou films) sont hyper confidentiels : les studios rechignent à accepter des gens qui n’ont rien à voir avec la production, par soucis de confidentialité, ce qui est normal. Pour les jeunes qui voudraient venir assister ou donner leur CV, cela devient assez compliqué. 

Quelles sont les qualités indispensables ?

Tout d’abord, même si toutes les voix sont bonnes dans le doublage, c’est le jeu qui importe. Les impératifs : non seulement s’oublier totalement au profit de l’acteur que l’on double, mais surtout oublier la manière dont on le jouerait nous ; bien regarder ce qu’il fait et se mettre dans sa respiration. Un bon doublage se voit dans l’œil de l’acteur : ce n’est pas que la bouche qui compte. Même certains très bons comédiens de théâtre n’y arrivent pas. Cela n’a rien à voir avec leur talent. J’appelle cela faire le grand ÉCART : E pour Écouter, C pour comprendre, A pour Assimiler, R pour Restituer et T, car le tout se fait avec Technicité ;-)

Quel est le rôle du directeur de plateau ?

Ma mission est de rendre une version française qui puisse être mixée et prête à diffuser. Quand on me confie un film ou une série, je commence par m’occuper de la distribution ; j’ai un nombre de jours fonction de l’importance du produit (on fait une estimation du lignage de chaque rôle) ; j’établis un plan de travail qui me permet par exemple de convoquer en priorité le même jour les acteurs qui se répondent, ce n’est pas obligatoire mais ça peut aider pour le jeu…

Quelles sont les étapes de la VO à la VF ?

En principe, on part d’une image quasi définitive, sauf dans le cas de certaines séries actuelles où l’on diffuse en simultané US ou H+24 sur certaines plateformes de diffusion, comme Netflix, Amazon, ... Première étape avec les détecteurs : ils détectent les ouvertures de bouche (les labiales, etc.) et les indiquent par des signes. Charge à l’auteur de les respecter dans l’adaptation qu'il fera du script VO. Ce dernier rend alors un texte en version française (VF) et l’envoie pour validation au client. Puis le directeur de plateau intervient : je reçois les images et le script VO pour la distribution. Ensuite, je suis comme un metteur en scène sur le plateau et dirige les comédiens. Je veille à ce que les intentions de jeu soient les bonnes et surtout respectent celles de la VO.

Comment est effectué le découpage du film ?

Il est découpé en boucles de chacune 1 min à 1,30 m de jeu. Il s’agit de retrouver la vérité absolue de la prise filmée : elle doit être authentique et sincère. Pour ne pas casser l’émotion, on peut enregistrer les boucles parfois par deux, quitte à relire plusieurs fois la VO. Si la scène a une montée dramatique et qu’elle dure 3 mn, je ne vais pas couper à la moitié : je laisse défiler le tout pour que l’acteur soit le plus investi dans son jeu. Ensuite, on peut toujours « rustiner » et repréciser un petit passage, l’essentiel étant fait.

Pouvez-vous décrire le déroulement d’une séance en studio ?

Cela se passe tantôt en cabine ou directement dans le même studio avec l’ingénieur du son à côté. Le comédien se met derrière une barre, le micro est placé à une certaine distance. Il regarde l’image sur un grand écran avec la bande rythmo qui défile en dessous. Il voit la séquence une première fois en VO avec le texte en français, éventuellement une deuxième fois, puis on enregistre. Même si le rythme est parfois serré, je travaille toujours et avant tout dans le plaisir et la rigueur. Je pense que les acteurs donnent beaucoup plus lorsqu’ils sont heureux d’exercer leur art dans la bienveillance. 

Combien de comédiens peuvent doubler en même temps ?

L’idéal est de ne pas être trop nombreux, sinon cela peut être compliqué pour la prise de son : trois, quatre au maximum, on peut se serrer un peu. Quand on est plus sûr la même boucle, on fait deux pistes séparées, qu’on écoutera ensuite ensemble. On commence par enregistrer les personnes qui se répondent le plus, puis les autres. 

Qu’est-ce qui a changé dans ce métier depuis ces dernières années ?

Quand on diffusait certaines séries en France, il y a une quinzaine d’années, la série avait souvent déjà été diffusée aux États-Unis. Si quelqu’un venait voir en studio un produit en cours de doublage, cela était autorisé. Aujourd’hui, le circuit est plus compliqué : avec les nouvelles plateformes de diffusion et les enjeux de super productions comme Games of Thrones, Avengers, Star Wars, ou The Walking Dead que je dirige, tout doit être très protégé. Parfois on double des gros films cinéma sans voir toute l’image : il y a juste un rond sur la bouche de l’acteur qu’on double et on ne sait pas toujours exactement à quoi correspond la séquence du film. On est amené à signer des clauses de confidentialité. 

Qui emploie qui ?

La société de doublage peut faire appel à moi en tant que directeur artistique, ou bien un directeur de plateau peut m’appeler en tant que comédien. C’est la société de doublage qui rémunère toute l’équipe en amont et en aval du produit à doubler : le détecteur, l’adaptateur, le directeur de plateau, l’ingénieur du son, les comédiens, le mixeur, ...

Sur quelle base est-on rémunéré ?

Nous bénéficions d’une convention collective, il y a un tarif qui est pour les acteurs, fonction du nombre de lignes sachant que la ligne équivaut à une cinquantaine de caractères, avec plusieurs grilles. Ainsi le cinéma est mieux rémunéré que les produits diffusés en télé. À titre indicatif, un premier rôle peut avoir entre 150 et 500 lignes voir plus, tout dépend du produit. 

Qu’aimez-vous dans ce métier de comédien de doublage ?

Aujourd’hui plus que jamais, j’adore ce métier car entre les séries, les films et les dessins animés, on a une variété infinie de personnages à jouer qu’on ne pourrait pas avoir dans une vie d’acteur normal. Le matin, on peut jouer un amoureux transi puis enchaîner sur un serial killer l’après-midi.

Avez-vous un acteur fétiche parmi ceux que vous avez pu doubler ?

Charlie Day que j’ai la chance d’être le seul à le doubler en France ! Il est tellement inventif et à une énergie incroyable. Il peut être très drôle et touchant en même temps. Je l’ai doublé notamment dans Comment tuer son boss ; Pacific Rim, La grande aventure Lego… et dans la série Philadelphia. 

Un souvenir de votre premier doublage ?

C’était pour la série américaine Charmed. Au départ, j’avais seulement 6 lignes puis l’épisode d’après, il en avait 80 ! Je débutais et il faut bien avouer que ce n’était pas facile facile : je crois en la vertu du travail, je pense m’être bien amélioré depuis ha ha. C’est quand même le souvenir d’une belle expérience. J’ai eu la chance de garder le rôle 9 ans. 

Votre plus grande satisfaction ?

Essayer de rendre bilingue les acteurs que je double ;-)

Votre pire souvenir en doublage ?

Pour un téléfilm, une chaîne de télé n’a pas souhaité que je garde l’acteur Brian Krause, que je double depuis 25 ans. Pour le téléspectateur, habitué à entendre une voix familière, cela peut être déconcertant. Même si rien n’appartient à personne évidemment. 

Votre actualité ?

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Ibiza qui sort le 3 juillet. C’est une comédie réalisée par Arnaud Lemort avec Christian Clavier, Mathilde Seigner, Joey Starr… Et je vais tourner dans le premier film de Laurent Lafitte.

(1) La bande rythmographique est l’équivalent d’une partition musicale pour un comédien. Il peut y lire le texte en français qui défile sous l’écran en synchronisme parfait avec les mouvements des lèvres des personnages.
 


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Psychologue clinicienne, conférencière et écrivaine spécialiste du bien vieillir...


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