L’impact du confinement sur le quotidien des aidants-salariés

Ajouté le 03 juil. 2020, par Alexandre Faure
L’impact du confinement sur le quotidien des aidants-salariés

Prix Entreprises et Salariés Aidants 2019.
Prix Entreprises et Salariés Aidants 2019.
Prix Entreprises et Salariés Aidants 2019. ©Erwan Floc’h

Le confinement et la crise du coronavirus ont eu un impact majeur sur les relations sociales. En privant les citoyens de déplacement et de sorties, les restrictions sanitaires imposées par la situation ont contraint des familles à repenser dans l’urgence leur organisation. Comment les aidants-salariés ont-ils fait face ? Quelles différences entre ceux qui étaient éloigné de leur aidé et ceux qui cohabitaient avec lui ? Quelles conséquences peut-on attendre de cette crise, à un niveau individuel et sociétal ? Thierry Calvat, sociologue et co-fondateur du Cercle Vulnérabilités et Société apporte au Média Audiens un éclairage complet sur le sujet.

Alexandre Faure : Quel impact le confinement a-t-il sur les salariés-aidants ? 

Thierry Calvat : Bonjour, on dispose de peu de données sur le sujet. Mes réponses participent d’une opinion liée à l’analyse de tout ce qu’on a pu lire et entendre. 
Je m’appuie également sur les témoignages reçus sur la plateforme d’accompagnement téléphonique que nous avons créés pendant le confinement, à destination des aidants1. Globalement, l’impact a été considérable.


Audiens a mis en place une plateforme d’accompagnement psychologique par téléphone pour les aidants familiaux ressortissants du Groupe.


Ils se sont retrouvés dans une situation exceptionnelle et inédite où ils ont dû faire face à la raréfaction des ressources en capacité à les aider et une intensité relationnelle très forte dans l’accompagnement. 

Ils ont dû se rendre disponibles 24 heures sur 24 auprès d’un proche qu’ils ont l’habitude d’aider, mais dont ils ne s’occupent pas habituellement dans des conditions aussi extrêmes. 

Les aidants qui ont une activité professionnelle ont cumulé des tensions plus grandes dans un périmètre plus réduit. Ceux qui ont continué à travailler ont dû gérer sur un même espace une dimension professionnelle et une dimension personnelle.

 

1Plateforme Réseau Boost créée par le Cercle Vulnérabilités & Société.

AF : Tous les aidants étaient-ils logés à la même enseigne ? 

TC : Nous avons détecté deux modèles. 

D’une part, l’aidant qui a fait son confinement en compagnie de son proche. 

D’autre part, celui qui a été privé de contacts directs à cause du confinement. Je pense notamment à toutes les personnes âgées en Ehpad. Leurs aidants n’ont pas pu les visiter pendant le confinement ni les soutenir.

Cela amène à deux types de comportements qui sont non pas opposés, mais extrêmement différents.

L’aidant confiné avec son proche court un risque d’épuisement, de ras-le-bol. 

À l’inverse, les personnes qui étaient éloignées de leurs parents et dans l’impossibilité de les voir se sont retrouvées dans une situation de culpabilité pour ne pas avoir pris leur parent chez eux. Ces personnes ont pu souffrir d’un sentiment d’inutilité.

Il y a enfin des situations familiales complexes où un aidant était confiné avec son aidé et le reste de la famille était éloigné. 

Dans cette situation assez courante, l’aidant confiné a une responsabilité supplémentaire, l’information faite aux autres. 

Dès lors que vous devenez le détenteur quasiment unique de la santé d’une personne dépendante, vous êtes à la fois le dépositaire de sa santé et de l’information que vous allez devoir donner aux autres. Cela rajoute une mission importante et prenante. Nous avons eu des appels de personnes qui supportaient mieux l’accompagnement au quotidien que le compte rendu à faire à la famille.

AF : Avez-vous le sentiment que cette situation a changé le regard que les employeurs portent sur les aidants qui sont en poste ?

TC : La situation nous a confirmé que l’employeur ne sait pas ce qu’il se passe au domicile du collaborateur aidant. 

Pour une raison simple. Dans l’immense majorité des cas, le salarié ne s’est pas désigné comme étant un aidant. 

En outre, les employeurs ont dû apprendre à gérer des collaborateurs en situation de télétravail. 

Il me semble que globalement, les entreprises ont été assez compréhensives. Il y a eu une adaptation des horaires et du niveau de travail demandé. 
Ce qui m’a frappé, c’est finalement aussi qu’on a fait bouger une espèce de point de référence s’agissant de la réunion ou ce que c’est que le travail.

Pendant longtemps, il était inimaginable de venir dans une réunion avec une personne âgée qu’on accompagne ou son fils en bas âge. Personne n’imaginerait les amener dans une réunion physique.

Le télétravail a rendu presque normal, sinon acceptable qu’on soit dérangé par un enfant, une personne âgée ou un proche qu’on accompagne. 

Il y a eu une espèce d’irruption de la vie privée sur la sphère professionnelle et aussi une irruption de la vie professionnelle sur la sphère privée. Qui dit télétravail, dit amplitude horaire plus grande et une déconnexion qui jouait beaucoup moins.

AF : Le télétravail pourrait-il se généraliser pour les aidants par ailleurs salariés ? 

TC : La question du télétravail est ambivalente, notamment pour les salariés qui sont aidants. Majoritairement, les aidants-salariés n’y sont pas favorables2.

Leurs attentes vont plutôt vers un aménagement des horaires. Parce que le travail a un effet protecteur pour l’aidant. 

J’ai eu à relire une étude à paraitre sur les aidants en recherche d’emploi. La première motivation d’une recherche d’emploi est l’autonomie financière. Mais, pour les aidants la deuxième motivation c’est de pouvoir se changer les idées. Je ne suis pas sûr que ce soit une motivation pour l’ensemble des salariés de France3

Est-ce que cette situation du confinement va changer les pratiques de la part des entreprises ? Vont-elles accepter plus facilement que des salariés aidants — qui ne le réclament pas — puissent travailler depuis leur domicile ? 

 

2Source : Panel national des aidants familiaux BVA - Fondation Novartis - 2008.
3Étude 2014 “diagnostic de la motivation dans les entreprises françaises” réalisée par le Cercle pour la Motivation qui révèle que la première motivation hors salaire est la quête de sens.

AF : Qu’en pensez-vous ? 

TC : Rien n’est moins sûr. 

Les premiers contacts que j’ai eus avec des entreprises font apparaitre une tendance à un retour en arrière massif. La conjoncture est incertaine, la crise est une menace sérieuse. Dans un tel contexte, la tendance naturelle, c’est de revenir à une pratique qu’on maitrise. Et ce n’est pas celle du télétravail. Il y a un switch culturel qui doit se faire.

La crise sanitaire Covid-19 a montré que c’est possible, mais elle est rattrapée par d’autres formes d’enjeux qu’un bon exercice du télétravail.

AF : Comment les aidants ont-ils vécu le déconfinement ? 

TC : Le confinement a été une situation intense, émotionnellement parlant. Cela va avoir un impact dans le déconfinement. 

De quoi les aidants vont-ils avoir besoin ? 

Ceux qui ont été confinés avec leur aidé devraient probablement être dans une logique de prise de recul et de repli sur soi. Les associations et les professionnels doivent leur permettre de prendre plus de répit. 

À l’inverse, les aidants qui n’étaient pas confinés et n’avaient pas de droit de visite vont sans doute vouloir rattraper le temps perdu. Cela pourrait se traduire par une présence plus accrue des proches dans les Ehpad. Ces établissements vont devoir se préparer et organiser l’absorption de cette nouvelle dynamique.

AF : Comment la crise covid-19 fait-elle évoluer le regard des aidants sur l’Ephad ? 

TC : Les aidants ont (re)découvert que l’Ehpad est un lieu de fin de vie et surtout de mort. Il y a eu une intrusion du réel, qui est la mort, dans la perception d’un endroit où on est pris en charge et où on va paisiblement finir sa vie. Les aidants ont réalisé que l’endroit où ils ont mis leur proche est aussi le lieu où il est appelé à décéder. 

Et cette violence-là se traduit par des proches qui le vivent mal, qui portent plainte et sont aujourd’hui pour certains dans de la revendication.

Ce n’est pas qu’une découverte pour les familles, mais pour l’ensemble de la société. 
D’où l’importance de mieux accompagner les familles dans ces situations dramatiques où on ne peut pas dire au revoir.

AF : Cette situation pourrait-elle faire évoluer le regard de la société sur les aidants et les aidés ?

TC : On pourrait le souhaiter. De là à ce que ça devienne une réalité, cela me parait précoce ou embryonnaire. 

J’ai été très frappé de l’extrême absence des aidants dans le champ public. Non pas que les acteurs n’aient pas revendiqué une position, mais l’opinion était focalisée sur les personnes malades du covid-19 et les publics à risque. 

Il y a eu quelques incursions, notamment de l’association Voisins Solidaires qui a travaillé sur les solidarités de voisinage en disant « allez aider les aidants », mais globalement ces aidants ont été absents du champ médiatique.

Du côté des pouvoirs publics, le rapport émis par la mission Guedj qui a pour ambition de lutter contre l’isolement des personnes identifie clairement le rôle des aidants. Ils figurent en bonne place, comme l’une des cinq clés qui permettent de lutter contre l’isolement. 

C’est une reconnaissance un peu tardive, même si elle pourra être puissante et forte. 

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