Pauline Grand d’Esnon : parcours d’une journaliste d’investigation

Ajouté le 26 avr. 2022, par Florence Batisse-Pichet
Pauline Grand d’Esnon : parcours d’une journaliste d’investigation

Pauline Grand d’Esnon, journaliste : « La persévérance est la clé d’une bonne enquête ».
Pauline Grand d’Esnon, journaliste : « La persévérance est la clé d’une bonne enquête ».
Pauline Grand d’Esnon, journaliste : « La persévérance est la clé d’une bonne enquête ». ©Pauline Grand d’Esnon

Journaliste au sein du Groupe Prisma pendant plus de dix ans, Pauline Grand d’Esnon a travaillé pour VSD puis NEON. Elle a notamment signé plusieurs enquêtes concernant les violences sexistes et sexuelles. Retour sur son parcours et ses engagements.

D’où vous est venue l’envie de faire du journalisme ?

Mes parents étant de grands lecteurs de presse, j’ai grandi dans un environnement où quotidiens et magazines de bords différents occupaient une place prépondérante. Adolescente, j’étais abonnée à Time Magazine dont je trouvais les reportages poignants. Le journalisme m’est apparu comme une voie de l’évidence, d’autant que petite, je voulais devenir écrivain ! Aujourd’hui, je reste encore attachée à l’écrit (papier ou web) qui est le principal format que je consomme.

Comment vous est venu le goût pour l’investigation ?

En tant que journaliste débutante, j’ai été amenée à faire de l’investigation, même si ce n’était pas mon objectif de départ. J’ai d’ailleurs gardé un bon souvenir du cours que j’ai eu en école de journalisme. Nous avions une enquête à mener en groupe et je trouvais cela très excitant. Je me souviens encore des recommandations de cette professeure : « L’enquête doit irriguer votre pensée de manière continue, dans votre travail quotidien ». 

N'y-a-t-il pas une espèce d’auréole autour de l’investigation ?

En effet, l’investigation paraît réservée à des sujets précis et intimidants. Je pensais que c’était réservé à une élite, comme si une enquête devait forcément faire trembler la République ou donner des révélations sur des malversations financières ! 

Pour quel titre avez-vous publié vos premières enquêtes ?

C’est à la rédaction de VSD où j’ai commencé ma carrière, que j’ai pu mener mes premières enquêtes. Généraliste et couvrant l’actu, ce média a été un formidable tremplin. En m’organisant, je pouvais rendre à la fois des papiers hebdomadaires, et me ménager du temps pour faire des articles au long cours. C’est ainsi que j’ai fait deux articles que je qualifierais d’enquêtes. Explorer en profondeur et apprendre des choses était à la fois excitant et plaisant. 

Quels en étaient les sujets ?

La première enquête portait sur le drame des injections semi-permanentes de chirurgie esthétique antirides, avec des produits sans réel contrôle médical, laissant des femmes défigurées à vie. La deuxième concernait une vague de suicides, survenue au ministère de l’Économie et des Finances en 2012, suite à des remaniements de la loi RGPD. Celle-ci a déclenché un second volet : une famille m’a contactée pour témoigner. 

Le sujet le plus éprouvant est-il celui pour lequel pour avez reçu le prix de la Fondation Varenne ?

Mon enquête sur le cyber harcèlement sexiste en 2016, était un sujet dont on en parlait encore peu. S’il faut rester humble, c’est très gratifiant d’être récompensée : on a l’impression de contribuer à quelque chose. L’autre enquête qui m’a profondément impactée est celle portant sur le street artist et photographe de rue Wilfrid A, paru en juin 2021. Après avoir amassé des éléments durant près de cinq mois, j’ai vécu de plein fouet la deuxième vague : il y a eu une déferlante de témoignages qui inondaient les boîtes mails de la rédaction de NEON. J’ai dû passer trois semaines à lire des récits de viols. Du fait de ces révélations, cet homme a été multiplement mis en examen pour viol et mis en détention provisoire. 

Quelles sont les clés d’une bonne enquête ?

La persévérance à 90 % et un état d’esprit : ne jamais être satisfait ; tout vérifier et s’interroger en permanence. En outre, il faut du temps et des moyens ; et a minima, l’un des deux. Enfin, même si on découvre seul en tâtonnant, il faut être soutenu et encadré par sa hiérarchie, sauf à avoir les reins solides. Idéaliser l’image du journaliste d’investigation, seul chez lui avec ses coupures de journaux sur son mur, est un leurre : on fait de bonnes enquêtes quand on est accompagné. Le soutien juridique est également important. 

Quelles sont les procédures légales pour ne pas être attaqué pour diffamation ?

Chaque journaliste gère avec son média et selon sa propre responsabilité, sachant que les rédactions ont des procédures variables. Mais il y a des chausse-trapes à éviter et des règles précises, comme celles de garder toutes les traces écrites et de tout enregistrer. Si certains de mes collègues s’affranchissent de ces recommandations juridiques, je les suis à la lettre. Salariée d’un grand groupe comme Prisma, j’avais accès à un service juridique solide et habitué à la procédure. C’est rassurant de pouvoir faire relire un papier par une avocate qui va conseiller la nuance. Pour l’enquête sur Wilfrid A., il m’avait été déconseillé de communiquer son nom de famille car il n’y avait pas de procédure judiciaire. De plus, il n’était pas assez connu pour révéler son nom. 

Quid des répercussions psychologiques ?

C’est propre à chacun. En ce qui me concerne, il m’est impossible d’enchaîner ces sujets, sans ressentir un impact sur mon bien-être et la qualité de mon travail. Il me faut une pause avant de repartir. À NEON, je faisais heureusement des sujets très divers, notamment en société.

L’investigation est-elle compatible avec les médias actuels ?

Elle est incompatible avec l’actualité en continu et l’immédiateté, cette course débridée à la polémique et au rebond. Elle nécessite un travail ingrat et non productif - on peut passer une journée entière à chercher des pistes qui ne donneront rien -, mais encore faut-il que la rédaction vous accorde ce temps. D’ailleurs, beaucoup de journalistes doivent prendre des congés sans solde pour mener une enquête. 

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie de faire des sujets sur les violences sexistes et sexuelles ?

Les questions d’égalité femme-homme et de féminisme m’intéressent de longue date. Je pense avoir contribué en ce sens à la ligne édito de NEON, en proposant de nombreux articles. 

Peut-on revenir sur #MusicToo ?

C’est Jean-Michel Journet qui a co-fondé le collectif #MusicToo : l’objectif était de rassembler des témoignages dans le milieu de la musique et de les communiquer aux journalistes, afin de faire sortir des noms. C’est ainsi que le rédacteur en chef de NEON a enquêté sur Spleen, un ancien de The Voice, accusé de multiples viols. Quant à moi, j’ai fait des enquêtes connexes avec ma consœur Anne-Laure Pineau sur la riposte des femmes dans le milieu de la musique ou comment elles reprennent le pouvoir… 

Quelle est la part de risque, sinon de peur ?

Il y a une proximité entre la méthode d’un enquêteur et d’un journaliste d’investigation, mais il faut faire attention aux biais. Il est donc nécessaire d’être équilibré, tout au long de son enquête, et de remettre en question ce qu’on entend, ce qu’on nous dit, de solliciter la personne ciblée. On est là pour révéler des faits, le plus honnêtement et équitablement possible. Il ne s’agit pas de faire tomber une personne à tout prix ! Ce qui fait le plus peur, c’est de s’être trompé !

Pouvez-vous évoquer votre engagement avec Prenons la Une ?

Cette association que j’ai rejointe en 2019, a un double objectif : défendre la juste représentation des femmes dans les médias (à la fois contre leur sous-représentation chronique et leur mauvaise représentation) et de défendre l’égalité, de lutter contre le plafond de verre, le harcèlement et les droits des femmes journalistes. J’interviens dans les écoles et je supervise le pôle junior de l’association auprès des étudiantes. C’est très enrichissant et enthousiasmant.

Avec l’arrêt de NEON dans sa version papier en décembre 2021, quelle orientation souhaitez-vous prendre ?

J’ai besoin de prendre du champ et de me reposer avant de repartir vers d’autres aventures. Dans un premier temps, je vais m’essayer à la pige sur des sujets de société. Possiblement, si j’identifie un sujet qui mérite un temps long, j’aimerais écrire un livre. 

La première lecture du matin ?

La matinale du Monde reste mon média de référence. Cela m’évite de me confronter au fracas des réseaux sociaux. Le fil info Twitter reste à consulter à petites doses, car même si c’est une source énorme grâce à laquelle j’ai pu faire des sujets, il peut être empoisonnant. 

Vos dernières lectures ?

Je suis en plein dans le livre de la journaliste de Médiapart, Marine Turchi, Faute de preuves, une enquête sur la justice face aux révélations #MeToo (Seuil) et j’ai récemment lu l’enquête sur Orpéa, Les Fossoyeurs (Fayard) de Victor Castanet. Il a mené un travail d’investigation exceptionnel.

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