Pour ne pas oublier : la bataille philosophique et humaniste de Stéphanie Draber dite Bataille

Ajouté le 16 nov. 2021, par Florence Batisse-Pichet
Pour ne pas oublier : la bataille philosophique et humaniste de Stéphanie Draber dite Bataille

Stéphanie Draber dite Bataille, Directrice déléguée du théâtre Antoine.
Stéphanie Draber dite Bataille, Directrice déléguée du théâtre Antoine.
Stéphanie Draber dite Bataille, Directrice déléguée du théâtre Antoine. ©Hannah Assouline

Le 2 décembre 2021, la Directrice déléguée du théâtre Antoine, comédienne et metteuse en scène, Stéphanie Draber dite Bataille, fera partie des personnalités qui interviendront le 4 décembre, au colloque « Les chemins du deuil » qu’Audiens organise chaque année. Le 11 janvier 2021, elle a perdu son père, le comédien Étienne Draber, âgé de 81 ans. Admis à la Pitié-Salpêtrière pour une banale opération du cœur, celui-ci a été emporté par le Coronavirus. Interdit de visites et coupé de ses proches, il est mort seul, dans sa chambre d’hôpital. Parce que la vie continue, retour sur son combat pour préserver la dignité humaine et l’actualité du théâtre Antoine qu’elle dirige.

Comme le père de Stéphanie, des milliers de personnes ont été privées de mourir dans la dignité. Depuis, elle a publié « Mon histoire, c’est votre histoire » (Éditions de l’Observatoire) et lancé avec Laurent Fremont, le collectif « Tenir ta main », mobilisant notamment Emmanuel Hirsch, président du Conseil pour l’éthique de la recherche et l’intégrité scientifique et Cynthia Fleury.

Comment avez-vous vécu la pandémie ?

Ce confinement nous a mis en face de notre condition humaine. Si certains l’ont bien vécu en pouvant s’échapper à la campagne, d’autres se sont retrouvés démunis et seuls. Quant à la pandémie, elle a révélé, en France, les failles de notre système de santé. Concernant le secteur du théâtre, même s’il y a eu le chômage partiel, j’ai été soucieuse des ouvreuses payées à la pièce qui, dans le théâtre privé, n’ont pas reçu d’aides.

Comment avez-vous maintenu l’activité au sein du théâtre et le lien avec le public ?

Pendant cette période d’un an et demi, on a dû répéter portes fermées mais ce fut un temps propice à la création. Il y a eu la 4e édition du festival Paroles citoyennes de Jean-Marc Dumontet. On a aussi créé le spectacle Rimbaud en feu avec Jean-Pierre Darroussin, une pièce écrite par Jean-Michel Djian. Actuellement en tournée, il sera à l’affiche à partir du 13 janvier 2022. Et même si le lien virtuel est antinomique, on a beaucoup communiqué avec le public par des envois de mails et via Instagram en dévoilant les coulisses du théâtre.

Depuis la reprise en septembre, le public est-il au rendez-vous ?

Les formes graves de Covid étant amoindries par la vaccination et la création du pass sanitaire, le public reprend le chemin des lieux culturels. Jour après, les spectateurs sont de plus en plus nombreux. On a pensé une programmation pour susciter l’envie avec Simone Veil, les combats d’une effrontée qui avait été diffusée sur Facebook en streaming pendant le confinement. Cristiana Reali a maturé son rôle pendant un an et demi, et elle est véritablement Simone Veil pendant 1h15. Et puis, on retrouve Les élucubrations d'un homme soudain frappé par la grâce de et avec Edouard Baer. 
Voir le théâtre vivre à nouveau comme une ruche pleine est très joyeux.

Le fil rouge de votre programmation ?

L’une des dernières phrases prononcées par mon père fut : « Un monde sans mémoire est un monde en danger. » La mémoire est justement au cœur des deux spectacles à l’affiche : celui avec Simone Veil, une femme emblématique du XXe siècle et celui avec Edouard Baer qui rend hommage à de grands noms de la littérature qu’on devrait tous relire, comme Romain Gary, Thomas Bernard, Boris Vian, Bukowski… 

Qu’est-ce qui vous réjouit le plus, depuis la réouverture ?

La beauté ne coûte pas plus chère que la laideur. C’est ce que j’essaye de mettre en place au théâtre Antoine : ainsi, j’ai à cœur de proposer des pièces avec un joli décor, de belles lumières, que le public soit bien accueilli et passe un moment d’exception. Retourner au théâtre en voyant des comédiens qui offrent un spectacle avec amour et engagement, ça peut faire son petit travail ! En outre, nous sommes dans un théâtre créé par André Antoine, héritier d’une tradition : un théâtre de textes et de mots. C’est ce que j’essaye de défendre. La beauté et les livres sauveront le monde. 

Mettre en scène est une autre de vos casquettes…

Il y a 12 ans, j’animais au cours Florent une master-class pour des jeunes qui voulaient faire du one man show. Quand je suis entrée dans la salle et que j’ai vu sur scène ce garçon singulier, avant même qu’il n’ait ouvert la bouche, je me suis dit : on peut en faire quelque chose. C’était Alex Vizorek ! On a écrit ensemble un spectacle autour de l’art qu’il a joué pendant 10 ans : Alex Vizorek est une œuvre d’art. Juste avant le Covid, il est venu me voir en me disant : « J’ai le thème : la mort ! ». On a travaillé pendant un an sur le texte, et faute de pouvoir le présenter au festival d’Avignon 2020, on l’a d’abord créé à la Toison d’Or, à Bruxelles en juin 2021. En juillet dernier, il a pu le jouer à Avignon puis en tournée, et il se produit actuellement au théâtre de l’Œuvre jusqu’au 8 janvier 2022.

Votre fierté ?

Être une femme. Je rends hommage à une très grande directrice de théâtre, Myriam Colombi, une femme qui n’a jamais rien lâché. Depuis toute petite, le théâtre est pour moi comme une maison. Au départ, Jean-Marc Dumontet ne voulait pas me donner le poste, parce que j’étais comédienne. Contre vents et marées, je n’ai pas lâché et me suis accrochée à mon fauteuil. Finalement, il a cédé. Certes, il faut du rendement mais j’ai la chance de travailler avec l’un des plus grands chefs d’entreprise, financier et producteur, il me donne beaucoup de liberté. Cela a fait tout juste 10 ans le 1er novembre.

Qu’est-ce qui vous fait vibrer ?

Arriver tous les matins au théâtre et mettre la clé dans la porte. J’essaye de garder l’âme de ce lieu et d’y mettre le plus possible du féminin. Je laisse les couloirs dans leurs jus et le foyer est resté tel quel. Je vis avec les fantômes comme Louis Jouvet qui adorait ce lieu, Jacqueline Maillan… Parfois, j’aime m’asseoir dans la salle, les lumières éteintes, et je pense à François Perrier, Maria Pancôme, Paul Meurisse, Pierre Vaneck... Toutes ces figures du théâtre, je leur fais signe et je leur dis « merci » car grâce à leur travail, j’ai eu envie de faire ce métier. J’ai beaucoup de respect pour Simone Berriau, Hélène Bossis et Daniel Darès, André Antoine. 

Bataille : d’où vous est venue l’idée de ce pseudo ?

Vers la trentaine, à la demande de Daniel Hechter, j’ai monté en moins d’un mois, un événement exceptionnel, un match de foot pour la paix, entre des jeunes Israéliens et des Palestiniens. Ces enfants israéliens et palestiniens étaient des messagers de la paix, venus jouer avec des enfants de St-Denis et de Créteil. Vu qu’autour de moi, personne ne parvenait à se souvenir de mon nom de famille « Graber » ou l’écorcher, je me suis dit que je prendrai le nom de « bataille » : il serait mon nom de guerre pour faire la paix ! Et je l’utilise comme un verbe parce que Stéphanie bataille la laideur, la connerie… 

Votre bataille actuelle est celle que vous menez à travers le collectif « Tenir ta main »…

C’est le nom de l’association que nous avons créée avec Laurent Frémont, rencontré sur Sud Radio dans l’émission d’André Bercoff. Comme moi, il a perdu son père dans des conditions insoutenables. Pourquoi le droit de visite a-t-il été interdit alors que les infirmières pouvaient prodiguer des soins et qu’on aurait pu habiller les proches avec des combinaisons pour les visites ? On aurait pu trouver des solutions car l’urgence était de ne pas couper le lien. De la même manière, comment se fait-il qu’on ait oublié nos anciens dans les Ehpad ? Même s’il est louable que des personnes se mobilisent contre la chasse et pour la protection des animaux, gardons en tête que l’humain est aujourd’hui très maltraité. Ensemble, nous avons décidé de nous battre pour lutter contre le traitement déshumanisé des patients et des familles de défunts, au cours de la pandémie.

Vous avez témoigné pour raconter et dénoncer ce que tu appelles « ces adieux interdits »…

Il faut savoir que des personnes ont été enterrées dans des body bags sur lesquels était noté un simple numéro avec écrit « Covid ». On a manqué gravement à l’humanité, aux rites funéraires et à la famille. Parce que j’ai subi un total choc traumatique, je ne pouvais pas me taire, en songeant à tous ceux qui, depuis mars 2020, avaient vécu le même drame. Quand j’ai rencontré Muriel Beyer, mon éditrice, elle m’a proposé d’écrire « Mon histoire, c’est votre histoire », j’ai pris mon courage pour témoigner et j’espère que ce texte sera très vite lu et porté sur scène pour qu’on prenne conscience de ce qui s’est réellement passé. Malgré le souvenir, je pense à demain. 

Votre ambition pour aller plus loin encore ?

Réparer et restaurer. On droit recréer des liens. Je me suis toujours insurgée afin d’éclairer les gens mais aujourd’hui, je mène une bataille philosophique et humaniste. Il nous faut penser culture, planète, écologie et famille. J’aimerais qu’on arrête de parquer nos anciens dans les Ehpad afin qu’ils puissent rester chez eux le plus longtemps possible, et qu’on aménage des maisons de vie. Restaurons des lieux pour avoir de belles chambres médicalisées. Faisons du beau avec des chambres différentes ! Supprimons les numéros et nommons les personnes. Mon ambition est que l’association Tenir ta main porte ce combat.

Une première victoire ?

Le 19 octobre dernier, la loi que nous avons proposée est passée à l’unanimité au Sénat, contre l’avis du gouvernement afin que le droit de visite ne soit plus jamais opposable, quelles que soient les raisons, dans les établissements de santé, les Ehpad et les foyers pour handicapés. Ce droit ne peut être subordonné à une information préalable de l'établissement et pose le principe d’un droit de visite quotidien inconditionnel pour les personnes en phase terminale d’une affection mortelle incurable. Enfin, il pose dans le code de la santé publique que les dispositions liées à l'état d'urgence ne peuvent permettre au Premier Ministre de déroger aux règles fixées par le texte. Prochaine étape : il faut qu’elle soit votée à l’Assemblée nationale. J’espère que les parlementaires prendront la mesure de cette problématique car on n’est pas à l’abri d’une nouvelle pandémie. 

Le mot de la fin avec une devise qui vous est chère ?

« Par-dessus les obstacles jusqu’aux astres » est la devise familiale paternelle avec laquelle mon père nous a élevés. Elle remonte au Moyen Age. C’est aussi le nom de ma société ! Plus on va me dire qu’une chose est impossible, plus je fais en sorte de la réaliser. Or la personne que j’aurais dû sauver, je n’y suis pas parvenue car on m’a asséné : « Vous ne verrez votre père qu’au dernier moment ! »
Aussi, à travers l’association Tenir la main, je me battrai jusqu’au bout. Plus que jamais, on doit être solidaire et je m’insurge contre ce monde individualiste. Nous devons respecter chaque personne dans sa singularité. Je suis pour le chacun ensemble et qu’on se tienne la main ! 

 

Pour tout renseignement et toute demande d'inscription au colloque « Les chemins du deuil », le 4 décembre à la Maison de l’Amérique latine : 0 173 173 927 ou action-sociale@audiens.org
Inscription en ligne via l'agenda thématique

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