Rencontre avec Hortense Archambault, la directrice de l’emblématique MC 93

Ajouté le 30 sept. 2019, par Florence Batisse-Pichet
Rencontre avec Hortense Archambault, la directrice de l’emblématique MC 93

Tout le monde ne peut pas être orphelin de Jean-Christophe Meurisse et Les Chiens de Navarre au MC93 du 9-18 janvier 2020.
Tout le monde ne peut pas être orphelin de Jean-Christophe Meurisse et Les Chiens de Navarre au MC93 du 9-18 janvier 2020.
Tout le monde ne peut pas être orphelin de Jean-Christophe Meurisse et Les Chiens de Navarre au MC93 du 9-18 janvier 2020. ©Ph. Lebruman

Après Avignon dont elle a co-dirigé le Festival pendant dix ans (2004-2013) avec Vincent Baudriller, Hortense Archambault a adopté la Seine-Saint-Denis en prenant la direction de la MC93 lors de sa rénovation en 2015. Passionnée par l’enjeu sociétal et le potentiel de ce territoire jeune et métissé, celle qui se considère à la fois comme une passeuse de culture, héritière de Jean Vilar, s’est donné un défi : faire de cette scène nationale une Fabrique d’expériences. Convaincue que le théâtre a le pouvoir de construire du commun et du lien, Hortense Archambault tisse patiemment sa toile à travers toute une palette d’initiatives. Une invitation à découvrir la MC93, au bout de la ligne 5, à cinq minutes du métro !

Un souvenir lié à la MC 93 avant même que vous n’en preniez la direction ?

Quand j’étais étudiante au début des années 90, j’ai fréquenté assidûment la MC93. Il y avait une programmation extrêmement forte, et comme beaucoup d’amoureux du théâtre, j’ai pu y découvrir de grands artistes internationaux. Je me souviens notamment du Decodex de Philippe Decouflé qui m’avait fortement marquée, d’autant que le spectacle était programmé durant la période des grèves de 1995. Pourtant, tous les spectateurs avaient réussi à faire le déplacement et la salle était pleine.

Quel est le fil rouge de votre programmation ?

La société. Je choisis des artistes qui ont une nécessité à dire quelque chose sur notre époque, à travers le théâtre et la danse, parfois la musique. Et parce que le spectacle vivant appartient à une histoire de l’art et qu’il y a des références qui permettent de former le regard du spectateur, il m’arrive de programmer de grands spectacles devenus des classiques. 

Comment s’effectuent vos choix de collaborations ?

Comme toute salle et en l’occurrence, toute scène nationale, nous sommes très sollicités par les artistes. Ma mission est de les accompagner pour leur donner les moyens de mener à bien leurs projets. Cela nécessite du temps, de voir beaucoup de spectacles (je suis cinq soirs par semaine au théâtre, en région parisienne ou parfois plus loin) : je fonctionne uniquement par des rencontres. Voir le travail d’un metteur en scène est essentiel. 

L’une de vos plus grandes satisfactions ?

Votre question est difficile, car chaque aventure est importante. Avoir accueilli Nicht Schlafen, le spectacle d’Alain Platel lors de la réouverture de la MC93, fut un moment de grande fébrilité, alors que le théâtre était à peine achevé. C’est un grand artiste que j’avais eu la chance d’inviter plusieurs fois au Festival d’Avignon. Sachant que l’enjeu de notre établissement est de toucher le plus grand nombre de personnes. Que des spectateurs si différents soient venus dans la grande salle pour assister à ce spectacle était formidable.

Quel est le quotidien à la MC 93 ?

Il y a toujours des artistes qui travaillent, que ce soit sur des spectacles en cours, ou d’autres en préparation. Nous avons des salles de répétition, un atelier de costumes… avec 40 permanents et selon les projets, nous sommes plus nombreux en ajoutant les vacataires et les intermittents. Les représentations des spectacles durent en moyenne une à trois semaines, et nous en produisons directement entre trois et quatre par an et les faisons tourner dans d’autres théâtres. Avec « La fabrique d’expériences », nous nous appuyons sur des artistes en résidences en interaction avec le territoire, d’une durée d’une à trois années. Cela permet à des artistes de travailler sur la durée dans un quartier populaire et multiculturel, et à des personnes de rencontrer l’art à travers un artiste.

La MC93 a été pensé comme un lieu ouvert sur la vie et la ville ?

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À la fois beau et simple dans sa conception architecturale, le hall d’accueil est ouvert tous les après-midis. Si les personnes qui fréquentent cet espace sont très différentes, chacune est consciente qu’il faut l’utiliser sans nuire à l’usage du voisin.

Le théâtre peut-il jouer un rôle dans notre société ?

Qu’est-ce qui fait société, sinon ce qu’on a à partager ? Le théâtre public fait partie des lieux qui constituent un socle commun, où il est possible de réunir dans une même salle des personnes de toutes les générations, initiées ou non, parfois en difficulté, avec des regards et des traditions culturelles différentes... Quand on a un public qui ne nous ressemble pas, échanger devient passionnant, et la qualité du spectacle particulière. C’est en cela, qu’avec Vincent Baudriller avec lequel j’ai collaboré pendant dix ans au Festival d’Avignon, on a pu dire qu’on était les héritiers de Jean Vilar. En 1947, la société, éclatée à la sortie de la deuxième guerre mondiale, avait besoin d’une communion ; aujourd’hui, dans une société globalisée mais constituée d’individualités, on a besoin de construire du commun avec nos différences. Tel est le pouvoir formidable du théâtre, un lieu d’émotions et de pensées. À chaque représentation, s’opère une alchimie, un mystère renouvelé.

Quel est le bilan de la fréquentation depuis la réouverture ? 

On a retrouvé les chiffres des fréquentations d’il y a 15 ans. Il y a des spectacles dont les artistes ou les courants attirent les mêmes fans. Réussir à faire venir d’autres publics est plus difficilement mesurable. Il serait intéressant de pouvoir connaître les personnes, moins attendues selon les programmations. La question clé à mon avis : de qui les salles sont-elles vides ou pleines ? 

Que pouvez-vous dire sur « la classe égalité des chances » ?

La Seine-Saint-Denis est un département jeune avec de vraies difficultés liées à des problématiques sociales fortes, et il s’agit de mutualiser nos moyens avec d’autres acteurs culturels ou du champs associatif pour que les jeunes de ce territoire aient autant de chance que les autres, et notamment ceux qui veulent devenir des acteurs professionnels. En 2015, nous avons lancé une « classe égalité des chances » sur audition, destinée à des jeunes adultes ayant une pratique, avec ou sans le bac, afin qu’ils soient préparés aux concours des grandes écoles nationales d’art dramatique. Sa spécificité est d’être rattachée à un théâtre et en lien avec trois conservatoires (Bobigny, Pantin et Aubervilliers- La Courneuve). Dans chaque promotion, nous avons entre douze et quinze élèves : entre un tiers et la moitié d’entre eux réussissent un concours. L’an dernier, sur douze jeunes, six ont intégré des écoles. Notre cinquième promotion a démarré à la rentrée de septembre 2019.

Comment parvenez-vous à sensibiliser les jeunes ?

Ce territoire est un des plus jeunes de France : il y a des enfants partout. Il faut donc être attentif à eux. Nous avons constitué le « Conseil des jeunes » : volontaires entre seize et vingt ans, ils ont carte blanche pour relayer nos spectacles par des actions de communication et de médiation culturelle. Ils inventent toutes sortes d’outils pour convaincre d’autres de venir découvrir le théâtre : ce sont nos ambassadeurs. Avec Crash test, ils ont créé une émission de critique théâtrale, diffusée sur Youtube, sur laquelle ils donnent leurs avis… 

Comment donnez-vous la possibilité de rendre le théâtre accessible ?

Sachant que nous sommes dans un territoire où les gens ont peu de moyens, nous avons repris l’idée d’un pass illimité, comme dans les salles de cinéma, pour encourager la curiosité et permettre la prise de risque. En moyenne, nos abonnés assistent à neuf spectacles et découvrent ainsi des créations qu’ils ne seraient sans doute pas venus voir. Chacun doit faire son propre apprentissage et construire son propre regard. 

Votre plus belle victoire ?

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On pourrait décréter que le théâtre soit rendu obligatoire mais vu que ce n’est pas le cas, il faut laisser la possibilité aux gens de venir ! Il s’agit donc moins de parler de victoire que de rester ouvert, présent, attentif et confiant, en se donnant du temps. 

Vous faites partie des 30 % de femmes à diriger une « scène nationale » …

À trente-trois ans, j’étais co-directrice du Festival d’Avignon : nous étions deux. Je n’ai pas été confrontée au problème du pouvoir, au contraire, ce fut formidable de partager une direction. Même si je suis consciente qu’il faut être attentif à la question de l’égalité, dans les genres, les âges, les parcours professionnels, je crois surtout qu’on est plus fort et intelligent à plusieurs dans le respect de nos histoires singulières. Aussi je veille ce que les voix plus minoritaires soient mieux accompagnées. Face à tous les motifs d’inégalités, le théâtre public a un véritable rôle à jouer dans la construction de notre société.

 

Pour découvrir la programmation 2019-2020 : www.mc93.com

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