Secret de famille et répétitions à la lumière de la psychogénéalogie

Ajouté le 15 déc. 2021, par Florence Batisse-Pichet
Secret de famille et répétitions à la lumière de la psychogénéalogie

Barbara Couvert, psycho-praticienne et auteure.
Barbara Couvert, psycho-praticienne et auteure.
Barbara Couvert, psycho-praticienne et auteure. ©Barbara Couvert

Il y a des héritages dont on voudrait se passer. Ainsi de ces histoires familiales subies et parfois douloureuses. Que faire de ces répétitions de dates anniversaires, d’événements ou de maladies ? Comment se libérer de l’emprise « transgénérationnelle » ? Des éléments de réponse avec le passionnant ouvrage de Barbara Couvert « Hériter de l’histoire familiale ? » aux éditions du Rocher.

Les secrets de familles fascinent. Des Disparus à Un Secret de Philippe Grimbert, ou plus récemment, l’un des titres de la rentrée littéraire, La carte postale de Anne Berest… romans, récits et témoignages abondent. Chacun aura dû investiguer, parfois de longues années pour mettre à jour des fantômes ou ces fameux liens invisibles. Autant d’histoires qui illustrent cet héritage familial sur lequel se penche la psychogénéalogie. Cela fait trente ans que Barbara Couvert, élève de Anne Ancelin Schützenberger - auteur du best-seller Aïe, mes aïeux - qui a contribué à développer en France la psychogénéalogie, travaille sur le sujet.

On ne s’improvise pas psycho-généalogiste ! Comme elle l’explique : "Ma rencontre avec Anne et ses groupes de psychodrame-psychogénéalogie a été déterminante. J'ai aussi fait un DEA de sociologie clinique avec Vincent de Gaulejac, mon thème était le secret de famille". D’ailleurs, elle porte cela en elle, comme si cela était consubstantiel de son existence. « Barbara » étant un prénom peu courant en Vendée, enfant, elle interrogeait ses parents sur leur choix. Au-delà de leur explication, c’est un peu par hasard et seulement à l’âge de soixante ans qu’elle fera une découverte, pour le moins incroyable, sur son prénom et sa date de naissance. Son parcours est le moteur même de sa vocation de thérapeute : « Mon père comme ma mère nous transmettaient des éléments mais cela ne suffisait pas. J’ai toujours pensé qu’il y avait quelque chose dans l’histoire de ma famille. Puis adulte, en travaillant avec Anne Ancelin Schützenberger, j’ai vu comment certains événements de l'histoire de ma famille et de mes parents résonnaient en moi. » 

Même si la psychogénéalogie commence à être intégrée en psychanalyse et qu’elle a des vertus thérapeutiques, elle n’est pas complètement une psycho-thérapie. Barbara Couvert en rappelle le principe : « L’outil de base est ce qu’on appelle le génogramme. La séance se déroule généralement sur une demi-journée, sous réserve d’un travail de recherches en amont. C’est une sorte d’arbre généalogique que l’on va commenter en situant sa mère, son père, ses grands-parents… voire même le chien, le cheval, la maison et parfois aussi la maîtresse de son grand-père ! L’objectif est d’indiquer tout ce qui peut être support d’émotions. En comprenant certains liens ou identifications à tel ou tel…, ce travail permet de se re-situer dans l’espace généalogique. En posant son arbre, on peut faire du ménage dans sa vie et se faire du bien ! »

Dans son ouvrage « Hériter de l’histoire familiale ?», elle illustre les phénomènes de répétitions de dates d’anniversaire en donnant de très nombreux cas de ses patients mais aussi de personnalités artistiques. Parmi les exemples éclairants qu’elle a longuement étudiés, il y a ceux de Vincent et Théo Van Gogh, de Arthur Rimbaud ou de Sigmund Freud. Son intérêt pour le cas Van Gogh, est parti du livre, paru il y a 30 ans, Van Gogh ou l’enterrement dans les blés de Vivian Forrester dans lequel elle raconte comment Vincent enfant allait tous les dimanches au temple et traversait le cimetière, en passant devant la tombe de son frère Vincent, né et mort un an date à date avant sa propre naissance ! Interrogée par ce récit, Barbara Couvert se mit à travailler la généalogie de l’artiste pour décrypter les imbroglios de cette famille et notamment les liens entre les deux frères et les générations successives de Vincent et de Théo Van Gogh. Idem pour Rimbaud avec « la folie de répétition de faire ce que son père avait fait ». Souvent, la lecture d’articles lui déclenche l’idée d’une enquête. Pour comprendre les secrets de famille, l’importance de la loyauté est souvent à l’œuvre, comme avec le cas de ce djihadiste sur lequel elle s’est penchée pour comprendre sa radicalisation à la suite d’un papier dans Le Monde. À cet égard, elle insiste sur un point : « Il faut arrêter de dire que c’est une coïncidence ! Ce mot empêche de voir et de penser. Il faut remonter et comprendre car il s’est forcément passé quelque chose. » 

Quant à l’origine du secret de famille, elle rappelle qu’il est le plus souvent en lien avec quelque chose dont on a honte (maladie, prison, délinquance, homosexualité) ou bien avec un danger. S’en suit toute une organisation familiale quotidienne afin de maintenir le secret, créant un monde de faux-semblants jusqu’à ce que le secret passe à la trappe ou soit élucidé. Ainsi en France, après l’affaire Dreyfus et la Seconde Guerre mondiale, de beaucoup de personnes d'origine juive ont changé leur nom de famille : une façon de se protéger ainsi que leurs enfants. Cela fut souvent tu et découvert fortuitement plusieurs décennies après. Mais surtout, Barbara Couvert explique comment les recherches scientifiques viennent à l’appui de la psychogénéalogie, à travers notamment l’épigénétique. Ainsi dans le cas de stress répété ou durable, de traumatisme et névroses, on parle de mémoires émotionnelles. Celle-ci sont mémorisées et stockées avant d’être transmises de manière invisible mais efficace. Mais l’épigénétique montre que l'on peut stopper la répétition et se défaire d’une emprise, en reprogrammant notre héritage, voire même notre hérédité. Elle explique : « Un traumatisme est un événement à la fois psychique et physiologique. Tout notre organisme est impacté et nos cellules aussi. Ainsi on peut hériter de caractères acquis comme si c’était héréditaire, mais on peut les transformer et ne plus les transmettre. Dans le cas des cellules somatiques, si elles sont atteintes, on déclenche une maladie plus ou moins grave. Dans le cas des cellules reproductrices, si les gènes sont atteints, l’enfant peut en hériter. Il va alors naître avec des faiblesses, moins de résistance, voire des risques d’obésité (ce qui a été observé dans le cas des famines). Mais comme l’ont révélé des expériences chez les animaux : si on prend soin des descendants encore marqués par le traumatisme, on les guérit. D’où l’intérêt de la psychothérapie. » Parmi les exemples incroyables de répétition, elle cite le cas du suicide de ce père de famille pour Noël, quand sa fille a 3 ans : « Il se suicide à la même date que son père, mort dans un accident de travail lorsque lui-même avait trois ans. Cela m’a beaucoup frappée. Il m’a fallu expliquer à sa belle-sœur qu'on ne se suicide pas à cause d’une dispute conjugale mais à cause de la prégnance du traumatisme. »

Autre découverte scientifique : la praticienne évoque avec enthousiasme le phénomène des neurones miroirs. « Ces transmissions mentales sont au-delà des mots car nous avons des neurones qui permettent de comprendre, sans le savoir des signaux que l’autre émet. Cela explique en partie comment se transmet l'information sur des drames cachés ». Avant même que cette notion soit scientifiquement mise à jour, elle-même l’avait expérimentée, lorsqu’elle était formatrice dans un centre de réinsertion de femmes éloignées de l’emploi dont un groupe de sénégalaises. C’est l’histoire de Fatoumata, qu’elle cite dans son livre parce que celle-ci avait été chargée de faire les courses au meilleur prix en Europe (c’était en 1988 avant la monnaie unique) : « Elles étaient toutes cultivées sauf une qui, bien qu’illettrée, faisait régulièrement le tour de l’Europe sans savoir ni lire, ni compter ! Comment faites-vous ? lui avais-je demandé.  Et elle, de me répondre : je sais car j’ai appris en regardant ma mère. » 

Autant de pistes enthousiasmantes sur les pouvoirs de notre corps et de nos cellules, pour reprendre en main notre destin, ou du moins s’alléger de trauma ou souffrances qui ne nous appartiennent pas ! 

 

Pour en savoir plus : Hériter de l’histoire familiale ? Ce que la science nous dévoile sur la psychogénéalogie, de Barbara Couvert (Éditions du Rocher, mai 2021).

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