Sylvette Baudrot : une script girl de 92 printemps

Ajouté le 18 juin 2020, par Florence Batisse-Pichet
Sylvette Baudrot : une script girl de 92 printemps

Sylvette Baudrot : script de plus d’une centaine de films.
Sylvette Baudrot : script de plus d’une centaine de films.
Sylvette Baudrot : script de plus d’une centaine de films. ©Sylvette Baudrot

Entre la Cinémathèque - sa deuxième maison - où il lui arrive de voir quatre films par jour - et les interviews qu’elle accorde régulièrement, Sylvette Baudrot a un agenda bien rempli. Adhérente du Syndicat national des techniciens et travailleurs de la production cinématographique et de télévision (SNTPCT) depuis 1950, elle n’a jamais pris le temps de compter l’impressionnante filmographie de son CV qu’elle complète à la main.

Quels sont vos premiers souvenirs de cinéma ?

Je suis née en Égypte. Mes parents avaient une pâtisserie à Alexandrie. Ils divorcent lorsque j’ai huit ans. Pendant la guerre, j’ai eu la chance de voir tous les films américains dont les premiers longs métrages en couleur de Autant en emporte le vent à Blanche Neige et les sept nains. Mon mari que j’ai connu ensuite à l’IDHEC (Institut des Hautes Études Cinématographiques) n’a découvert ces films qu’en 1948. Passionnée de danse, j’ai vu également toutes les comédies musicales de Ginger Rogers et Fred Astaire

Comment s’est imposée votre vocation ?

En 1946, après mon baccalauréat, ma mère nous emmène, ma sœur et moi, en France. J’enchaîne différents petits boulots. Un jour, dans le quartier latin, je retrouve des copains avec qui j’avais passé le bac en Égypte : l’un d’eux faisait l’IDHEC. C’est le déclic. Après deux tentatives, j’échoue à l’examen d’entrée mais je réussis toutefois à être admise en auditrice libre : nous étions trois à bénéficier de ce statut. On avait le droit de suivre uniquement les cours théoriques. Tous les metteurs en scène - René Clair, Marc Allégret… - venaient présenter leurs films. Entre-temps sur les tournages de fin d’année, je touche un peu à tout et je me rends compte que c’est le métier de scripte qui correspond le plus à mes capacités.

Quelles sont les qualités d’une script ? 

Il faut avoir un grand sens de l’observation, ne pas être bavarde, savoir écouter et prendre des notes. S’intéresser à la filmographie du metteur en scène est également utile. 

En quoi consiste votre travail ?

La première étape consiste à lire le scénario puis il faut le minuter afin d’estimer la durée de chaque scène. Quand il y a du texte, c’est forcément plus simple : je lis à voix haute. Quand il y a une description et que je ne connais pas le décor, c’est plus difficile. En moyenne, j’ai une semaine à quinze jours de préparation. Certains producteurs me sollicitent parfois uniquement pour que je pré-minute leurs scénarios, séquence par séquence. 

Comment procédez-vous sur le tournage ?

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Fidèle à ma méthode, j’inscris tout à la main sur mes cahiers pour établir les rapports : pellicule, montage, horaire et production. J’utilise le chrono, offert par mon mari en 1955 car je dois tout minuter. Aujourd’hui, il n’y a plus de pellicules et grâce aux cartes, c’est plus facile pour voir les raccords. Je travaille huit heures par jour et le soir, je mets au propre mes notes.

Combien de films avez-vous à votre palmarès ?

Plus d’une centaine mais j’avoue que je ne les ai jamais comptés. Il y a des films que j’ai faits intégralement ; d’autres pour lesquels je suis intervenue seulement sur des séquences tournées en extérieur. C’est le cas de nombreux films américains, comme par exemple La Main au collet d’Alfred Hitchcock. Dans les années 50, les maisons de production américaines préféraient tourner en France plutôt qu’à Hollywood : cela leur coûtait moins cher. Heureusement, le syndicat avait exigé qu’il y ait au minimum quinze techniciens français mais il fallait être bilingue anglais-français. Or sur les quarante scripts de l’époque, nous étions seulement cinq dans ce cas. Cet atout m’a value d’être prise sur de nombreux films en coproduction américaine.

Quel regard portez-vous sur la profession ?

Les écoles de cinéma sont devenues pléthoriques. C’est affolant. On compte plus de 200 scriptes, alors qu’à mon époque, nous étions seulement une quarantaine. En France, la profession est dominée par les femmes alors qu’aux États-Unis, il y a davantage de scripts boys mais cela commence à évoluer. 

Et sur votre carrière ?

Ma chance a été de travailler avec de très nombreux et prestigieux metteurs en scène, et ce dans des styles et des genres différents : Jacques Tati, Costa Gavras, Alain Resnais… J’ai pu m’enrichir à leur contact. Comprendre l’ambiance d’un film est important. 

Votre plus beau souvenir ?

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Alors que les comédies musicales sont ma passion, quand j’ai eu la chance de travailler avec Gene Kelly, il en avait assez des films de danse. C’était en 1956 pour son film Happy Journey avec Barbara Lage et Brigitte Fossey. On avait traversé presque toute la France mais les intérieurs se tournaient en studio à Paris. Je lui avoue ma déception de tourner un film où il ne danse pas. Il m’a alors emmenée dans un coin du studio et il m’a fait un numéro de danse. 

Une anecdote insolite ?

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En 1954, Alfred Hitchcock tourne en France La Main au Collet. L’habilleuse américaine a acheté des chemises avec des cols boutonnés. Vu que le film se passe en 47-48, ce n’est pas cohérent avec la mode de l’époque et je signale ce détail. « Pas de chemise ! », confirme-t-il. D’ailleurs à la fin du tournage, il me dédicace le scénario : il efface son nom et met le mien à la place. Le dernier jour, il nous invite avec l’assistant réalisateur et son épouse, dans un restaurant réputé pour ses soufflés. Il veut connaître la recette de celui au chocolat : on va alors tous les deux en cuisine et la propriétaire me la donne afin que je lui traduise en anglais. 
Toute l’équipe repart ensuite pour les États-Unis. Seuls restent l’assistant-réalisateur, le machiniste et moi : il faut finir de filmer les « transparences » (procédé utilisé pour les scènes montrant des personnages en avion, en train ou en voiture : le véhicule est placé dans un studio et le paysage défile sur un écran placé derrière). Entre l’envoi de la pellicule, le temps de réception et de développement, s’écoule une semaine. Dans son télégramme, Hitchcock donnait ses consignes sur les transparences et terminait son message avec cette requête : « Demander à Sylvette si le chocolat se met avant ou après les oeufs battus en neige. »

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